La Famille dispersée de Pearl Buck

La Famille dispersée de Pearl Buck
(A house divided)

Catégorie(s) : Littérature => Anglophone

Critiqué par Myrco, le 25 août 2019 (village de l'Orne, Inscrite le 11 juin 2011, 69 ans)
La note : 8 étoiles
Visites : 131 

"Entre deux civilisations"

Ce volet par lequel s'achève "La trilogie de la terre chinoise" peut se définir comme celui de la confrontation, d'abord entre un père et un fils, mais beaucoup plus largement entre deux civilisations. De cette dernière sortira une société chinoise transformée, désormais siège de tendances contraires, l'une tendant à perpétuer certaines traditions et valeurs de la Chine ancienne, l'autre tournée vers la modernité via l'ouverture à l'occidentalisation. On retrouvera bien sûr cette mutation au sein même de la famille Wang, faisant voler en éclats le schéma de la grande famille traditionnelle, créant un fossé entre les générations, orientant différemment le destin des uns et des autres selon leur niveau d'intégration de ce bouleversement pour offrir désormais l'image d'une famille divisée plus encore que dispersée (le titre original est d'ailleurs "A house divided").

Ce troisième opus s'attache plus particulièrement aux pas de Yuan, ce fils sur lequel Wang le Tigre, parvenu au faîte de son ascension mais blessé dans ses sentiments amoureux, avait reporté tout son potentiel affectif, rêvant de lui transmettre le flambeau et de donner ainsi une finalité à l'œuvre de sa vie.
Instruit dès l'enfance dans l'art de la guerre, en totale opposition avec sa nature profonde pacifiste et amoureuse de la nature (comme son grand-père), Yuan est envoyé parfaire son éducation dans une école de guerre du sud. Mais dans ce sud, l'idée d'une révolution fait son chemin, qui voudrait mettre à bas tant le pouvoir des seigneurs de guerre que les vieilles coutumes qui entravent la liberté de la jeunesse. En révolte contre son père, Yuan va découvrir un monde jusqu'ici inconnu: celui des grandes villes de la côte sud désormais engagées dans la modernité, ouvertes aux technologies nouvelles, et où la jeunesse s'approprie la liberté des mœurs occidentales. Plus tard, contraint par les évènements, il devra faire l'expérience de l'exil plusieurs années aux Etats-Unis avant de retourner au pays et trouver sa propre voie.


Contrairement aux opus précédents, celui-ci se déroule sur une période restreinte: les années de la vingtaine du jeune homme qui doivent correspondre grosso modo aux années 20. Il pourrait donc s'apparenter à un roman d'apprentissage nous donnant à suivre un jeune homme perpétuellement tiraillé, voire écartelé entre pressions, sentiments et aspirations contraires: amour et détestation pour son père, compassion et répulsion pour son peuple, désirs sexuels et rejet de mœurs qu'il considère comme vulgaires et licencieuses...Sollicité un temps par la révolution, sa vision nuancée et souvent contradictoire des réalités le rendra "(in)apte à servir aucune cause, quelque grande fût-elle".

L'analyse très fine que réalise Pearl Buck de ces atermoiements donne à ce volet une dimension plus psychologique, qui s'écarte peut-être de l'influence du roman chinois mais induit aussi en corollaire l'impression d'une structure moins linéaire et donc moins épurée que dans les opus précédents, même si elle respecte toujours la chronologie.

Mais bien au-delà du roman d'apprentissage, au travers des conflits et contradictions intérieures de Yuan, se reflètent les vents contraires qui agitent alors la Chine: un effet miroir que l'auteure a su ici remarquablement exploiter à mon sens.

Par ailleurs, j'ai beaucoup apprécié cette vision équilibrée des deux cultures qu'elle nous donne. Si elle ne valorise aucune par rapport à l'autre, elle ne manque pas parfois de relativiser la prétendue supériorité (à l'époque) de la civilisation américaine notamment (voir le regard porté sur la prégnance de la religion considérée comme superstition au même titre que ce à quoi croyaient en Chine les femmes et les gens simples).
Plus anecdotique mais amusante aussi, cette façon d'évoquer les technologies nouvelles (automobile, cinéma, téléphone) sans jamais les nommer, en se situant dans la perspective de Yuan passé brutalement d'une Chine du nord rurale et arriérée à celle des grandes villes du sud.

Peut-être le roman le plus riche de la trilogie même si ma préférence va au premier sans doute eu égard à la personnalité de Wang Lung.
Un seul aspect, qui concerne l'ensemble de la trilogie, m'a toutefois un peu gênée tout au long de ma lecture. L'auteure a délibérément choisi de prendre le contrepied du roman historique: aucune date précise, aucun nom de personnage réel, aucun nom de lieu ne sont jamais mentionnés (à titre d'exemple, elle parle de la nouvelle capitale sans jamais préciser le nom de Nankin) à charge pour le lecteur de tenter de s'y retrouver dans cette période particulièrement chaotique de l'Histoire de la Chine.

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