Bezimena de Nina Bunjevac

Bezimena de Nina Bunjevac

Catégorie(s) : Bande dessinée => Divers

Critiqué par Blue Boy, le 12 mai 2019 (Saint-Denis, Inscrit le 28 janvier 2008, - ans)
La note : 8 étoiles
Visites : 357 

Dans la peau du grand méchant loup

Adolescente, Nina Bunjevac fut victime d’un pervers sexuel. A travers ce livre singulier caractérisé par un onirisme sombre, elle décrit le parcours psychique d’un prédateur sexuel depuis son enfance jusqu’à ses méfaits commis à l’âge adulte. Une œuvre dérangeante qui tente d’analyser, sans tabou, comment les monstres surgissent parfois du néant…

De plus en plus, les frontières entre le neuvième art et les autres formes d’expression s’estompent. La « BD à papa » avait longtemps été confinée, à tort ou à raison, à un domaine réservé aux enfants et aux adolescents attardés, voire aux attardés tout court. Aujourd’hui, la BD contemporaine a enfin atteint l’âge adulte, après avoir emprunté les codes de la littérature, du documentaire, de la peinture... Et désormais, c’est même le cinéma qui l’adapte, avec plus ou moins de bonheur. Dans le cas présent, nous avons affaire à une œuvre qui n’est plus tout à fait une BD, pas encore exactement un Beau livre, mais plutôt un croisement entre les deux. Les cases ont disparu, mais la narration – ou si l’on veut, l’art séquentiel cher à Will Eisner subsiste, avec des magnifiques illustrations pleine page à droite, et du texte à gauche. Et tout cela grâce à une petite maison d’édition indépendante nantaise, Ici-Même, dont le credo consiste à « élargir, un tout petit peu, le champ du possible éditorial pour y faire entendre des voix qui [lui] sont chères. »

Car en effet, les illustrations de Nina Bunjevac sont superbes par leur minutie, digne d’un travail de dentellière, suscitant instantanément l’étonnement et l’admiration et recélant un étrange pouvoir hypnotique. La technique utilisée, à cheval entre croisillons et pointillisme, est impressionnante, dans un noir et blanc qui apporte une touche de mystère. Il se dégage de ces dessins une atmosphère très particulière qui rappelle ce qu’on peut ressentir devant les œuvres d’Edward Hopper ou de Charles Burns. Quelque chose qui s’apparente à un onirisme sombre, avec des personnages aux visages songeurs ou inquiets, toujours cernés par une ineffable solitude.

Et « Bezimena » n’a effectivement rien d’un récit à l’eau de rose, loin de là. En s’inspirant du mythe de Diane et Actéon, de sa culture slave et de sa propre expérience, Nina Bunjevac évoque le psychisme d’un délinquant sexuel. Durant son enfance en Yougoslavie, l’auteure, qui vit aujourd’hui à Toronto, fut victime d’un abus sexuel qui la fit « sombrer dans les ténèbres pendant des années ». En tentant avec cette histoire saisissante d’entrer dans la tête d’un pervers sexuel, elle a vraisemblablement tenté d’apaiser son traumatisme, En dépeignant la folie d’un homme lui-même manipulé par ses démons, sans la fausse pudeur qui l’aurait dissuadé de montrer les quelques scènes sexuellement explicites, Bunjevac a produit une œuvre très forte, relevant presque de l’acte de bravoure. Ce besoin de comprendre nécessitait aussi une certaine capacité à l’empathie. Et tout cela lui fait mériter aujourd’hui tout le bonheur du monde.

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