Les Buddenbrook : Le déclin d'une famille de Thomas Mann

Les Buddenbrook : Le déclin d'une famille de Thomas Mann
( Buddenbrooks)

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone

Critiqué par Bérénice, le 16 juin 2004 (Paris, Inscrite le 18 mai 2004, 32 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 10 étoiles (basée sur 7 avis)
Cote pondérée : 8 étoiles (354ème position).
Visites : 7 603  (depuis Novembre 2007)

Quand peu à peu tout se désintègre et meurt...

Premier roman de Thomas Mann, écrit très jeune, paru en 1900 et devenu un des grands classiques de la littérature allemande, « les Buddenbrook » figura trente ans plus tard au nombre des livres brûlés par les nazis dans les autodafés : « une famille allemande, une famille de la race élue ne peut jamais déchoir » criaient les chemises brunes sous les fenêtres de l’écrivain.
L’histoire est celle d’une famille, une grande famille bourgeoise du nord de l’Allemagne, de Johann, le solide fondateur de la dynastie et de l’entreprise familiale, à Hanno, le frêle musicien qui s’éteint quarante ans plus tard dans un pavillon de banlieue. Quatre génération de bourgeois riches et prospères et fiers d’eux-mêmes. Fiers et aveugles : tandis que peu à peu leur vie se désagrège, ils continuent, se goinfrent et se félicitent, ils portent le masque du bonheur et de la complétion, et y croient eux-mêmes. Chaque personnage portait en lui les promesses d’un bel avenir, et tous passent à côté et finissent décrépis et asséchés.

Il y a d’abord Toni, la si délicieuse jeune fille à la lèvre boudeuse, si prometteuse, qui sacrifie son amour pour que son « papa » soit « content ». Ses échecs maritaux s’additionnant, elle devient aigrie, elle radote. Elle qui représentait au début le romantisme, la jeunesse, la beauté, la spontanéité, n’est plus qu’un vulgaire bourgeoise exaspérante. Et cet amour qu’elle a laissé, sans que jamais elle songe à le retrouver, elle ne cesse de l’évoquer, comme un baume. Sa vie est un grand ratage, mais elle est trop bête pour s’en rendre compte. Elle ne comprend rien.
Il y a son grand frère aussi, Christian, l’artiste raté, fasciné par le théâtre, toujours en train de se donner en spectacle, mais qui jamais ne réussit à s’assumer, à passer le cap, à monter sur les planches, qui reste toujours à la limite, trop bourgeois et pas assez courageux, et qui avec les années devient de plus en plus ennuyeux et de moins en moins drôle.
Il y a surtout Thomas, l’aîné, l’inoubliable Thomas Buddenbrook, le seul clairvoyant. C’est une âme supérieure, le noble dans cette famille de bourgeois, extrêmement fin et intelligent ; il a sacrifié tout pour l’entreprise familiale dont il a hérité, il s’efforce d’en être digne et de la faire prospérer, mais il n’est pas fait pour cette vie, il voulait autre chose, mieux, plus beau, plus haut. Il s’en rend compte, et c’est ce qui est terrible chez lui, c’est ce qui est si poignant : il sent que ses forces s’épuisent, que son cœur s’assèche, que sa jeunesse l’abandonne, que son amour s’éteint, il regarde autour de lui et il voit tout, la banalité, la fadeur de ce qui l’entoure, et pourtant il continue, jusqu’au bout, comme un soldat qui aurait la gangrène et qui continuerait de marcher.
Et enfin Hanno, qui ne vit que par et pour la musique, qui y est né, qui y meurt. L’artiste, le vrai, mais une plante pareille ne peut pas fleurir dans ce champ stérile qu’est la haute bourgeoisie allemande.

Le tour de force de Thomas Mann est d’avoir amené lentement ses personnages à la fin sans que jamais rien ne se passe, sans que jamais ils ne se disent : je chute. Dans cette famille, on n’élève pas le ton, on fait régner la paix, on s’arrange et on continue à se laisser porter par la vie, par le long fleuve tranquille qu’est la vie bourgeoise des riches commerçants. On s’achète des nouvelles maisons, on fait des aménagements, on se marie, on enfante : tout est toujours pour le mieux, et cela semble devoir continuer jusqu’à l’infini, dans une lente répétition de chaque jour et de chaque moment. Les pleurs, les joies, tout passe et s’efface, rien ne porte jamais à conséquence. Pas de révolte, pas de cris. On se parle mais on ne communique pas, chacun reste à part soit, sans personne pour apporter du réconfort, parce que personne ne se comprend et que tout le monde joue un rôle qui n’est pas le sien. Et la vie toujours continue. Et tout à l’air d’aller bien, même lorsque tout est perdu.
La pourriture commence dans les bas-fonds et lorsqu’elle a tout envahi, on continue de la prendre pour de la garniture.

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Superbe conte !!

10 étoiles

Critique de John (, Inscrit le 2 novembre 2010, 28 ans) - 17 octobre 2013

Excellent livre de Thomas Mann, dont j'avais déjà lu la Mort à Venise, ce qui m'a encouragé à me lancer dans l'aventure des Buddenbrook.
On suit le déroulement de la famille et la lente chute dans la société à travers ces 4 générations de Buddenbrook, et ce malgré des soubresauts de succès par-ci par là. Les références historiques du 19e siècle glissées ne font que renforcer le charme du roman, à la manière d'un ouvrage de Zola ou de Flaubert.

NB : Pour les fans ou tout simplement les curieux, je vous suggère dans le même registre l'excellent Sunshine avec Ralph Fiennes, retraçant la vie de la famille hongroise des Sonnenschein

Le poids de la famille sur les individus

8 étoiles

Critique de Grégoire M (Grenoble, Inscrit le 20 septembre 2009, 43 ans) - 2 janvier 2013

Les Buddenbrook relatent la vie d’une famille bourgeoise allemande du 19ième siècle au travers de plusieurs générations. Dans ces familles, nulle place n’est laissée à l’individu, il n’est qu’un maillon à son service. Au fils aîné la lourde tâche de faire fructifier l’affaire et le capital familial. Les autres n’auront que des rôles représentatifs, trouver un travail ou un mari respectable qui contribuera à la notoriété familiale. Puisqu’il est question du capital de la famille, les parts d’héritage, les dots et les mariages auront une importance primordiale. La méticuleuse description de tous les rouages du fonctionnement de cette famille est le point fort du livre.
Il prend une dimension tragique avec le personnage de Thomas. Alors qu’il semble atteindre la réussite avec une nouvelle demeure somptueuse et une élection en tant que consul de la ville, on le découvre complètement usé à tout juste 40 ans par le poids des affaires et son rôle en perpétuelle représentation. Tout n’est pas aussi beau qu’il le souhaiterait dans la famille Buddenbrook, entre sa sœur Toni et les échecs de ses mariages, son frère Christian bon à rien amoureux d’une actrice de théâtre et les affaires qui ne sont pas aussi bonnes qu’elles devraient l’être. Il y a aussi la concurrence des autres familles de la ville dont la réussite semble tellement plus fleurissante en tous les points. Et puis, il y a son fils Hanno à la santé si fragile, au caractère si peu trempé, qui ne s’intéresse qu’à la musique. Comment serait-il possible qu'il reprenne les rênes de l’affaire familiale ?

Le roman de la fin placé au tout début

10 étoiles

Critique de Francois Sarindar (, Inscrit le 9 août 2011, 60 ans) - 9 décembre 2012

Les descriptions par le menu des lieux et des choses restituent un cadre et une atmosphère, elles s'imposent à nos yeux et à nos esprits, et ainsi une histoire peut s'écrire : une longue histoire, où le retour de la fête de Noël par exemple, si mes souvenirs de lecture sont exacts, est un pendant plus joyeux que la mise au doigt de l'anneau qui sert de bâton de commandement au maître de la maison et de la firme et sert à la transmission des pouvoirs, de génération en génération. Et puis ce recueil des grands événements familiaux que le même Pater Familias et le même grand patron bourgeois tient à jour, avec la conscience d'être le maillon d'une longue chaîne, et avec l'espoir que ce sera éternel, que la famille vivra toujours dans la réussite et l'opulence et dans la reconnaissance sociale et les hautes responsabilités du consulat municipal, ce livre que l'on utilise et que l'on range cérémonieusement, ce livre témoin de réussite est contredit par le comportement des individus qui s'éloignent peu à peu de leurs devoirs de bourgeois investis d'un rôle qu'ils ne savent plus tenir. Que Thomas Buddenbrook lise Schopenhauer, son Monde comme volonté et représentation, rien d'étonnant à cela quand tout chez cet homme montre qu'il ne fait que tenir la barre par devoir, par effort et abnégation, mais en s'interrogeant, en revenant sur ce qu'il fait. Et la génération d'après qui franchit encore une étape avec le petit Hanno, qui n'aime que la musique et ne se motive que pour elle, et dont la santé nous paraît bien compromise, éloigne pour toujours la perspective d'un maintien de la famille au niveau qui avait été le sien, et ce qui fut pour Thomas Mann un moyen d'exorciser par ce roman en partie autobiographique le mal rongeant de la perte d'audience et de prestige de l'entreprise dont son père tenait les rênes dans sa ville natale, grande cité marchande des bords de la Baltique, ruine commerciale qui va orienter le cours de l'existence de Thomas et Heinrich Mann vers la carrière littéraire, tout ce mouvement sera interprété par beaucoup comme une magnifique illustration du déclin d'une certaine bourgeoisie à la veille de la Première Guerre mondiale. Une bourgeoisie qui croyait régner pour toujours sur son territoire et contrôler la marche des choses dans la longue durée comme la noblesse qui avant elle avait cru incarner un pouvoir de droit divin, naturel et reconductible sans fin. Tout a une fin, et les Buddenbrook, comme le sera La Montagne Magique, est aussi, de manière moins perceptible que ce deuxième sommet de l'œuvre de Mann, une réflexion sur la question du temps non pas suspendu comme dans la Montagne Magique mais du temps qui transforme et qui use : le temps de la fin d'un monde. 1914 devait bientôt arriver, ère de bouleversement mondial, où les cartes allaient être rebattues sur le plan individuel et collectif.
François Sarindar

Fascinant !

10 étoiles

Critique de DE GOUGE (Nantes, Inscrite le 30 septembre 2011, 62 ans) - 29 octobre 2011

Inutile de revenir sur le récit, Bérénice l'a parfaitement décrit !
Ce livre est à la fois, foisonnant dans les détails qui nous permettent de "décoder" cette époque et fermé comme l'est cette famille engoncée dans ses certitudes, son faux pragmatisme et la rigidité de ses codes.
J'ignorais que ce livre avait subi la vindicte de l'idéologie nazie : ça n'est, en fait, pas surprenant : cette analyse fine du déclin d'une famille où l'être humain n'existe pas sinon comme maillon d'un héritage imposé.
C'est triste, mais incontournable et d'une rare puissance narrative !
Les descriptions des repas, lesquels symbolisent la puissance, la pérennité et la bonne conscience de convives choisis, sont particulièrement fascinantes : bonne chère bien arrosée, conversations prudes devant la gente féminine (malgré quelques loupés que l'alcool explique mais que la convention permet d'ignorer) puis discussions entre hommes au fumoir !
Un livre qu'on lit, mais surtout qu'on relit !
Je rejoins Don Quichotte : étonnant que ce livre ait si peu d'écho et de critiques....
Alors qu'il mérite réellement une lecture attentive des amoureux du livre !

Passionnant

10 étoiles

Critique de Béatrice (Paris, Inscrite le 7 décembre 2002, - ans) - 4 mai 2009

Le roman est en grande partie autobiographique. Les aïeuls de Thomas Mann habitent cette saga familiale ; sa ville natale lui sert de décor. Toutefois, le roman vit par lui-même, sa portée dépasse largement la vocation mémorialiste. Ses points forts: la richesse de la fresque sociale et la reflexion sur le destin collectif et individuel.

Chaque Buddenbrook est un maillon d’une lignée qu’il est chargé de perpétuer. Il est animé par le sens du devoir et par la fierté d’appartenir à l’élite. Son idéal moral : bon père de famille, bon chrétien et négociant respectable.

Les situations conflictuelles et les infortunes restent dans un premier temps dépourvues d’écho tragique. On est fasciné par la très riche galerie de personnages secondaires, on est sensible aux leitmotivs, on est témoin aux scènes poignantes.

Mais voilà Thomas Buddenbrook qui avance au premier plan et incarne un glissement vers l’individualisme. Acteur et témoin de la décadence de sa lignée, il a une vision lucide de leur parcours et fait de leur histoire un destin.

Le portrait particulièrement riche de Thomas nous fait presque oublier ses deux prédecesseurs qui semblent maintenant estompés parce que sans histoires. Thomas est à la fois la projection de l’auteur et l’évocation de son père ; la saga familiale devient autofiction. Influencé par la pensée de Schopenhauer, Mann se penche sur le hiatus entre solidité bourgeoise et fragilité de l’artiste, entre principe vital et mélancholie maladive. C’est d’ailleurs un thème reccurent de ses romans.

Hanno, le fils de Thomas Boodenbrook – sa fin est doublement tragique: parce qu’il est le dernier héritier mâle d’une dynastie et parce qu’il revêt la nostalgie de la mort.

Un grand classique - peut-être pas pour tout les goûts. Mais le lecteur qui trouvera son bonheur dans ces pages en sortira plus exigeant.

étonnant

10 étoiles

Critique de Don_Quichotte (Thionville, Inscrit le 31 mai 2004, 31 ans) - 6 décembre 2004

Oui, c'est plutôt étonnant que ce livre, véritable classique de la littérature allemande, n'ait aucune critique éclair...
C'est vraiment un livre génial, possédant une grande profondeur avec la question de la destruction d'une famille de la Hanse par des membres artistiques, ajoutez à cela un développement sur plusieurs générations et une écriture au style clair qui vibre dans cette Allemagne bourgeoise cernée par la décadence et la dégénérescence des vieilles familles et vous obtenez l'un des chefs d'oeuvre de Thomas Mann.

Sublime et très émouvant.

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