Imprisoned in English: The Hazards of English as a Default Language
de Anna Wierzbicka

critiqué par Elya, le 2 mars 2019
(Savoie - Dauphiné - Ardèche - 29 ans)


La note:  étoiles
Incohérent
J'ai eu envie de lire cet ouvrage car un chercheur dont j'apprécie la rigueur et l'esprit de synthèse dans ses écrits le cite dans un de ses diaporamas de conférence ou de cours. Ce chercheur est François Grin, économiste de formation initiale, spécialisé dans l'évaluation économique et morale de la planification des langues (comment évalue-t-on l'efficience sur un territoire donné, des utilisations par un ou des états des langues présentes sur le territoire ? Comment prendre en compte des considérations morales ?). Je pensais donc trouver un ouvrage sur ce sujet, et surtout bien argumenté, à l'image des publications de François Grin. Hélas, après avoir terminé cet ouvrage, je doute fortement que François Grin l'ait présenté pour autre chose que le côté illustratif de ses propos de sa couverture !

La thèse de l'auteur ne porte pas en réalité sur la remise en question de l'anglais comme langue de communication internationale, dans le monde de la recherche par exemple, mais des impacts sur la façon de penser des chercheurs qui recourent massivement à l'anglais pour résumer leurs travaux. Elle donne quantité d'exemples de mots et concepts anglais qui au premier abord n'ont pas de traduction mot pour mot dans d'autres langues (particulièrement dans les longues d'origine non germaniques ou indo-européennes, et parlées par un tout petit nombre de locutrices et locuteurs). Par exemple, des noms de couleurs, d'éléments naturels, de sentiments et d'émotions, etc. Elle explique que cela modifie notre façon de concevoir et se représenter le monde. Elle ne donne cependant à aucun moment des exemples précis de conséquences négatives concrètes, en recherche ou dans un autre domaine : à côté de quoi cela nous fait passer concrètement ? Et surtout, quelles sont les alternatives possibles ? Car il est évident qu'en tant que personne travaillant dans le monde de la recherche, on se doit de partager nos travaux avec le plus grand nombre, pour avancer de manière commune. Comment envisage donc t'elle concrètement les choses ? De cela, nous n'avons aucune idée.

Anna Wierzbicka, l'auteure du présent livre, remet en question en moins d'un paragraphe les travaux de nombreux scientifiques qui ont argumenté leurs thèses et hypothèses sur des centaines de pages et plusieurs dizaines d'années, comme par exemple la thèse de Steven Pinker sur la violence et son déclin. C'est très léger et insatisfaisant. D'autre part, elle circonscrit son analyse aux sciences humaines, sans justifier pourquoi son argumentaire ne serait valable que pour ces disciplines là. Or, elle explique longuement que le mot "pain" (douleur) pose problème. Ce mot est massivement utilisé en dehors des sciences humaines, dans une grande partie de la littérature médicale. On ne comprend pas bien pourquoi, si son argumentaire est cohérent, il ne s'appliquerait qu'aux "sciences humaines" (avec tout le problème des critères qu'on utilise pour démarquer ces sciences des autres).
D'autre part, le style de l'auteur est assez redondant : la plupart des paragraphes cite de nombreuses autres personnes qui partagent son point de vue. Cela donne un style décousu, sans vraiment de trame argumentative. J'ai eu plus l'impression de lire une suite de citations sur le sujet.