Me voici de Jonathan Safran Foer

Me voici de Jonathan Safran Foer

Catégorie(s) : Littérature => Anglophone

Critiqué par Bluewitch, le 10 février 2019 (Charleroi, Inscrite le 20 février 2001, 40 ans)
La note : 7 étoiles
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Me voici... enfin?

Jonathan Safran Foer, à l’instar de Donna Tartt, fait partie de ces auteurs américains peu prolifiques laissant leurs lecteurs dans une attente avide (et à double tranchant). Après une période silencieuse de dix ans depuis « Extrêmement fort et incroyablement près » (traversée toutefois par un livre d’art, « Tree of codes », et un essai, « Faut-il manger les animaux ? »), il revient avec une brique dont le contenu est assez dense pour valoir plus que son pesant de cacahuètes.

« Me voici », deux mots prononcés par Abraham, alors qu’il s’abandonne complètement et inconditionnellement à Dieu. « Je suis prêt », sont les derniers du roman. Fatalisme ou destinée, il y a tout au long du livre cette sensation de glissade existentielle, où les événements sont à la fois vécus et observés, où il suffirait parfois de tendre la main pour retenir la chute mais où, pour une quelque obscure raison, cette main ne se tend pas.

Le fils aîné de Jacob et Julia Bloch se fait renvoyer de l’école parce qu’il est accusé d’avoir écrit une liste de mots racistes. Il nie : l’un le croit, l’autre doute. Cela compromet de plus le déroulement de sa bar-mitsva, tant attendue, et crée un malaise dans le noyau familial. Première faille visible d’un monde déjà fissuré, et qui s’agrandit lorsque Julia trouve un téléphone appartenant à Jacob rempli d’échanges de messages pornographiques. Le mot divorce n’est pas d’emblée prononcé, mais la séparation s’amorce, témoins impuissants qu’ils sont de toutes les distances invisibles installées avec le temps. Les Bloch sont une famille de classe moyenne, qui se débat pour ne pas culpabiliser de l’écart creusé entre eux et la pratique de la foi. Au fil des générations, des trois fils au grand-père de Jacob, la relation à la religion semble perdre en intensité, et pourtant est omniprésente.

Parallèlement au délitement de cette famille à la fois exaspérante et attachante, comme un écho identitaire qui s’étend à l’ensemble du peuple juif, un séisme d’une amplitude jamais égalée détruit une partie du Moyen-Orient, dont Jérusalem, ce qui engendre un bouleversement géopolitique et des conflits armés appelant les enfants de la diaspora à un retour « à la maison » pour sauver Israël.

Jonathan Safran Foer dresse un portrait social parfois cynique, parfois caustique et drôle, dans un rebondissement de dialogues d’une finesse extraordinaire. On s’y amuse, on s’y ennuie aussi. Bavard, il semble régulièrement vouloir couper les cheveux en quatre et prendre systématiquement la route la plus longue entre le point A et le point B. « Me voici » n’aurait pas perdu à s’alléger, mais en même temps, le contenu n’est à jeter à aucun moment. Fable des actes manqués et des malentendus, des bases solides qui finissent par s’effriter, « Me voici » nous accompagne longtemps, surtout si nous ne lisons pas vite. Tragi-comédie foisonnant de petites scènes et de grands bouleversements, le ton narratif évoque celui de l’invité nerveux qui camoufle sa nervosité derrière l’humour.

Si d’un point de vue intellectuel, « Me voici » est savoureux, je ne peux nier une petite pointe de déception pour ce que moi j’ai ressenti comme une velléité de trop vouloir en faire. Le mieux tue parfois le bien, le trop peut devenir plus difficile à digérer. J’ai du mal à dire du mal, mais je laisse un espace minimal tout de même pour ce « mais » qui ne m’aura pas permis des retrouvailles passionnées avec Jonathan Safran Foer.

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