Journal de taule de Christophe de La Condamine

Journal de taule de Christophe de La Condamine

Catégorie(s) : Littérature => Biographies, chroniques et correspondances

Critiqué par Cyclo, le 4 février 2019 (Bordeaux, Inscrit le 18 avril 2008, 73 ans)
La note : 10 étoiles
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la prison par le menu

Le 7 décembre 2004, Christophe de La Condamine est arrêté et placé en garde à vue pour sa participation à un braquage d'un péage d'autoroute. Pour éviter à sa famille et à ses amis une perquisition policière, il avoue. Il est emprisonné, d'abord à la Maison d'arrêt de Saintes, puis à celles de Gradignan et d'Angoulême, enfin au centre de détention de Mauzac, après sa condamnation définitive. Il raconte toutes ces années passées dans le "non-monde", le "Pays du Dedans", dans ce livre passionnant.. Car – et ça l'a aidé à vivre, il a tenu son journal de bord, d'une part pour mieux comprendre ce qui lui arrivait : à quarante-et-un ans, il n'est qu'un primo-délinquant, d'autre part pour tenter de montrer aux gens de l'extérieur (le "Pays du Dehors") ce qu'est l'enfermement, avec ses contraintes.

L'arbitraire de l'administration et des gardiens est soulignée : "Bande d'enculés. Aussitôt un bémol. L'insulte ne les concerne pas tous sans distinction, elle concerne une minorité. Mais cette minorité-là connaît l'art de pousser à bout, ce sadisme qui consiste à nous maintenir en-dessous du minimum (en l'occurrence culturel, mais pas seulement) auquel nous avons droit. Une ouverture de porte tardive au parloir, un oubli d'activité, une longue attente dans les coursives entre deux grilles avant d'accéder à l'infirmerie. Mépris, vice ou perversion ?", note-t-il le 24 juillet 2006. La surpopulation et la promiscuité (souvent, il faut rajouter un matelas par terre pour un nouvel entrant ; les "chiottes" sont à la vue de tous) s'ajoutent à la mythomanie de beaucoup de détenus : le 29 mars 2005, il note qu'un "nombre impensable de mythomanes nous côtoient. C'est véritablement ahurissant. Est-ce qu'il y a vraiment un tel taux de menteurs pathologiques intra-muros, ou est-ce une réaction humaine à sa propre pauvreté, si cruellement exposée ici ?" Il montre les violences presque permanentes : la prison est un concentré explosif des violences du dehors ; la saleté et le manque de soins: 13 octobre 2007 : "je demande s'ils sont toujours dépourvus de dentiste. Miracle, depuis peu un praticien vient officier une journée par semaine. Je rédige le mot adéquat. Il y a une longue liste d'attente, vu l'état dentaire des exclus du système" ; le temps qui n'est plus le même :10 décembre 2006 : "Cela fait pile poil deux ans de zonzon ! Bilan : pas de bilan. C'est passé à une vitesse ; au moins aussi vite que dehors. Du moins quand je regarde en arrière, car le présent, ici, est éternité. J'ai du mal à expliquer ce temps qui défile. Peut-être que les repères événementiels sont rares. Les jours glissent, sans prise. Ils sont perdus".

Il signale les échappatoires pour survivre, ainsi le 3 mai 2006 : "Discutant avec Toto sur les taules, lui comme moi croyons avoir trouvé la clef pour survivre lorsque tout va mal. Il faut regarder en bas. Dit autrement, il y a pire. Pire, c'est être rejeté des siens. Pire, ce serait baigner dans la frayeur au point de ne jamais remettre les pieds hors cellule, et ils sont nombreux dans ce cas. Plus loin, ce serait d'être embastillé dans une prison turque ou latino-américaine. Dehors, pour positiver, nous regarderions vers le haut, vers un objectif. Conclusion, dans notre non-monde, tout est inversé". Il met en relief l'illettrisme fréquent et la pauvreté mentale, l'obligation de « cantiner » et de payer fort cher pour améliorer les repas, les parloirs tant espérés et parfois décevants, les amitiés et les inimitiés avec les compagnons d'incarcération, la préparation des procès... La Condamine est aussi un homme avec une mère, une fille (il est divorcé), une amante (qui ne supporte pas – ou c'est lui – la séparation ) ; il leur écrit beaucoup, attend leurs visites avec espoir ou angoisse. Tout cela est relaté avec un soin criant du détail vrai, un certain humour aussi : 28 mars 2005 : "Au fait, à quand le tri sélectif ? N'y pensons pas, car dans moins de quatorze mètres carrés [ils cohabitent à quatre, il y a deux lits superposés], s'il faut ajouter trois poubelles... Bienheureux de n'avoir qu'un sac à gérer..."

Bien sûr, les prisons françaises d'aujourd'hui offrent un séjour qui n'a rien à voir avec celles de certains pays du Tiers-Monde (Afrique, Asie, Amérique latine) ou même des USA ! Mais on voit que, dans tous les cas, le fait de maîtriser le langage et la lecture, d'être apte à se cultiver et à apprendre (Christophe de La Condamine va se proposer pour tenir la bibliothèque de la Maison d'arrêt de Saintes, il avoue avoir beaucoup lu, et de tout, en prison, en dépit de la télévision bruyamment omniprésente dans les cellules), aide à conserver sa dignité, à développer sa force de caractère, à ne pas être dévasté physiquement et mentalement.

A recommander à ceux qui croient (tiens, en voilà, une" fake news") que les prisons sont des petits paradis cinq étoiles !

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