La Grande Tueuse: Comment la grippe espagnole a changé le monde
de Laura Spinney

critiqué par Colen8, le 24 janvier 2019
( - 78 ans)


La note:  étoiles
Le voile se lève
C’est au printemps 1918 qu’est apparue la première vague en Europe, suivie durant l'été d’une seconde avec des complications pulmonaires consécutives à la mutation du virus, puis à l’automne d’une troisième. Leur virulence cumulée sur des organismes affaiblis, sous-alimentés a été suffisante pour hâter la fin du conflit en cours au point peut-être de renverser le camp des vainqueurs. Son origine encore indéterminée pourrait être une ferme du Kansas aux Etats-Unis, le camp militaire britannique d’Etaples à côté de Boulogne, la province chinoises du Shanxi, la Mandchourie.
Il s’agissait de la grippe espagnole ainsi désignée à tort, transmise par un virus de type A, dont le nombre de victimes même approximatif est à peine imaginable : 500 millions de cas, entre 50 et 100 millions de décès(1). Les transferts massifs des soldats du conflit mondial entre les continents par voie maritime côté alliés, par voie ferroviaire pour les puissances centrales explique le désastre humanitaire de l’épidémie, longtemps occulté bien que dépassant les victimes des deux conflits mondiaux, dont les suites justifient des études historiques ciblées.
Ce qu’on appelait grippe, des symptômes somme toute bénins, était négligé face à des maladies jugées plus graves dont on ignorait tout autant les causes : typhus, choléra, tuberculose, peste, lèpre, poliomyélite etc. Pathologie respiratoire qui se propage par les éternuements, les crachats, les toux, on ne savait rien de son extrême contagiosité. Les traitements inappropriés, l’aspirine à trop forte dose responsable de chocs septiques, les saignées pratiquées sur les corps anémiés ont pu contribuer à en aggraver la mortalité.
Une longue période de tâtonnements, qui se poursuit, aura été nécessaire aux chercheurs et médecins. Il leur a fallu faire la distinction entre une bactérie visible au microscope optique et ce minuscule organisme appelé virus observable seulement après 1950 grâce à l’invention du microscope électronique. La génétique moléculaire a permis de comprendre les rôles respectifs des antigènes désignés H et N, de classer les souches successives en reconstituant non sans difficulté le séquençage du génome des morts de l’époque. L’incitation à la vaccination à grande échelle est aujourd’hui la meilleure parade à la réapparition d’un virus muté aussi hautement pathogène que probable.
La reconstitution de cette pandémie en aborde les conséquences sanitaires avec la mise en œuvre de programmes de santé publique, plus tard les programmes de vaccination annuelle. Elle montre les changements politiques qui ont largement fissuré les empires coloniaux jusqu’aux émancipations devenues effectives après le seconde conflit mondial. Elle est vivante par l’évocation d’une quantité de communautés et de parcours individuels depuis celui du président américain Woodrow Wilson forcé à abandonner les négociations de paix, jusqu’aux millions d’orphelins des régions les plus pauvres. La création littéraire et artistique s’en est trouvée transformée elle aussi.
(1) La population mondiale atteindra les 2 milliards d’habitants en 1927 seulement.