Les discrètes vertus de la corruption de Gaspard Koenig

Les discrètes vertus de la corruption de Gaspard Koenig

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Economie, politique, sociologie et actualités , Sciences humaines et exactes => Philosophie , Sciences humaines et exactes => Essais

Critiqué par Elya, le 13 janvier 2019 (Savoie - Dauphiné - Ardèche, Inscrite le 22 février 2009, 29 ans)
La note : 8 étoiles
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La corruption vue par un philosophe

Gaspard Koenig étudie ici le sujet de la corruption, trop souvent laissé de côté de l'analyse philosophique selon lui. Il décrit les différentes figures historiques de la corruption, qui sont parfois la source de grande admiration lorsqu'il s'agit de personnalités passées, telles que Jules César. Pourtant, la corruption et ce qu'on y associe, est souvent aussi la cible de critiques morales acerbes. C'est cette ambivalence qui est racontée dans cet ouvrage. Gaspard Koenig n'hésite pas à s'appuyer sur des personnalités connues ayant réellement existé et ayant souvent fait la une de l'actualité tout autant que sur des personnages issus d'oeuvres littéraires et cinématographiques, pour dresser le portrait de l'être humain corrompu. La corruption est universelle et intemporelle, telle est en tout cas la thèse de l'auteur. De manière pragmatique, Koenig va jusqu'à dire qu'il serait illusoire - et même contre-productif de lutter contre.
« Car si, à travers les siècles et les continents, le phénomène s’est toujours répété à l’identique, il est sans espoir et même irrationnel de vouloir s’y opposer. Autant essayer de changer les lois de la gravitation. Quand on a reçu sur la tête la pomme pourrie de la corruption, il ne reste plus qu’à comprendre comment elle fait marcher le monde. »
(...)
« Un pouvoir honnête, transparent, ferme dans ses principes, serait par nature affaibli. »
(...)
« Le pouvoir corrompt non à cause de la fragilité humaine, mais du fait de sa nature même. »
(...)
« Si le pouvoir génère sa propre corruption, alors il en est de même pour les institutions censées lutter contre la corruption. »


Je trouve cela fort dommage que le philosophe ne soit pas a minima appuyé sur des connaissances en psychologie sociale et évolutionnistes pour étayer sa thèse. D'autres philosophes de tendance moins continentale et plus analytique, au premier rang desquels Bertrand Russel, le font pourtant avec succès. La thèse de Koenig perd en crédibilité en étant étayée uniquement de réflexions philosophiques et de références littéraires et cinématographiques. Les mécanismes de don contre-don ou réciprocité, bien décrits en psychologie sociale, auraient pu apporter une lecture plus éclairée et empirique du sujet. Pourtant, cette lecture est décapante, et tend à remettre en question chez moi les condamnations morales des actions de corruption. Le style de Koenig est je trouve plus fluide et explicite que dans le dernier ouvrage que j'ai lu de lui sur le libéralisme (ici : http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/54915).
La corruption qui est ici étudiée est celle plutôt des personnalités politiques. À aucun moment ne sont par exemple évoqués les cas de corruption (souvent plutôt appelés conflits d'intérêts) dans le champ de la médecine, pour lesquels des politiques de transparence des liens entre industriels et professionnel·les de santé ont été mises en place, sans réelle étude de leur efficacité.

Koenig évoque et salue l'hindouisme, seule religion à sa connaissance à encourager la corruption, ce qui expliquerait en partie selon lui le classement de l'Inde parmi les pays les plus corrompus au classement de Transparency International.
A contrario, il fustige - de manière parfois assez mesquine, gratuite et peu argumentée - des intellectuel·les qui dénoncent et combattent la corruption. Leur cause n’est pas seulement perdue, elle est mauvaise. Noam Chomsky en fera les frais : « Il est vrai que Chomsky ne risque pas d’avoir les mains sales, puisqu’il ne les a jamais décollées du clavier de son ordinateur. »
Il revient longuement sur l'affaire Clearstream, où Roland Dumas, à l'époque ministre de l'intérieur, était soupçonné d'être corrompu par le groupe Elf par l'intermédiaire de sa maîtresse. L'éclairage de Koenig sur cette affaire est atypique, bienvenue et interroge forcément :
« La persévérance de Denis Robert impose le respect. Mais l’objet de sa haine laisse perplexe : le système financier international ? Il se moque bien des perturbations infimes que ses révélations ont pu causer. L’injustice ? Mais les transactions se déroulent entre corrompus adultes et consentants, et personne n’est lésé sinon le fisc. L’illégalité ? Que l’on se penche un instant sur les moyens utilisés par le journaliste pour obtenir ses informations (Denis Robert est d’ailleurs accusé de recel et d’abus de confiance pour l’obtention des fichiers de Clearstream). L’argent sale ? Il trouvera de nouveaux circuits. Et puis, sans argent sale, qui sait dans quel état se retrouverait la Ruche globale, à court de liquidités ? Il serait intéressant de calculer l’effet du clearing occulte sur la croissance mondiale… Reste alors le corrompu, ce personnage abstrait et tout-puissant, cette figure lointaine et insolente qui se cache derrière les chiffres des listings, et que l’intellectuel rêve de voir enfin en chair et en os, de préférence derrière les barreaux d’une cellule. Gare aux justiciers : ils aiment le spectacle de la justice. »

À la sortie de cette lecture, je reste un peu sur ma faim. Koenig m'a plutôt convaincue que la corruption telle qu'elle est décrite et décriée dans les médias est souvent une vision très manichéenne, passionnée et superficielle de la réalité. Je partageais déjà en partie cette analyse, au moins pour les cas de conflits d'intérêts en santé (tels que le Mediator ou la dépakine) que j'ai étudié de plus près. Cependant, je n'arrive pas à être convaincue - même s'il ne le dit pas explicitement - qu'il n'y aurait pas à gagner d'un point de vue pragmatique à une lecture plus analytique du sujet. La transparence absolue des liens financiers ou personnels des gens qui ont du pouvoir est peut-être un leurre. Mais, dans une situation concrète où on sait clairement qu'un médecin va prescrire plus souvent que nécessaire un médicament s'il est en lien avec des représentant·es de l'entreprise le commercialisant (20 ans de travaux étayent ce fait), est-il moralement acceptable que le patient·e ne soit pas au courant que ce médecin entretienne de tels liens avec cette entreprise ? La question n'est certes pas facile à résoudre, et les solutions politiques ou éducatives à mettre en place pour pallier le problème également. Mais il me semble qu'il y a des situations de "corruption" qui méritent une analyse plus analytique (et bien sûr empirique) que celle réalisée par Koenig.

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Les éditions

  • Les discrètes vertus de la corruption [Texte imprimé] Gaspard Koenig
    de Koenig, Gaspard
    B. Grasset
    ISBN : 9782246706717 ; EUR 19,30 ; 14/10/2009 ; 281 p. ; Broché
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