La croisade des Innocents
de Chloé Cruchaudet

critiqué par Blue Boy, le 12 mai 2019
(Saint-Denis - - ans)


La note:  étoiles
Jésus (le petit, pas l’autre) revient…
Exploité par un odieux brasseur, le jeune Colas va par un jour d’hiver découvrir un homme à l’apparence christique pris dans les eaux gelées d’un lac. Cauchemar ou réalité ? Dès lors, il va vivre un incroyable périple, endossant presque malgré lui le rôle de prophète à la tête d’une armée d’enfants en guenilles ayant pour mission de délivrer Jérusalem !

Qu’on se le dise, si cette réinterprétation fictionnelle des Croisades est beaucoup moins sanglante que ne l’étaient celles de l’Eglise au Moyen-âge, elle n’en est pas moins très sombre, et bien que ses soldats ne soient que des enfants en loques et sans armes, cela n’a rien à voir avec un conte pour enfants. D’ailleurs, la scène d’ouverture, très cruelle bien que suggérée, où l’on assiste à la mutilation accidentelle de la petite sœur de Colas par les cochons, donne le ton à l’ensemble.

Très bien construite, la narration peut parfois s’étirer mais reste prenante par ce mélange très particulier de candeur et de noirceur. Le découpage en cycles saisonniers, d’un hiver à l’autre, avec un petit poème de l’époque médiévale en guise d’introduction pour chaque cycle, rappelle qu’on est bien dans un conte. Le dessin à l’aquarelle de Chloé Cruchaudet aux tonalités sépia est toujours un bonheur pour les yeux et vient par sa douceur équilibrer l’âpreté du propos. Les planches pleine page font un peu penser aux grands maîtres flamands comme Brueghel l’ancien.

Avec ce récit médiéval narré dans un langage actuel, l’auteure de « Mauvais Genre » ne néglige pas le fond, nous interrogeant avec subtilité sur la nature humaine et la religion. En fine observatrice, elle ne fournit pas de réponses, évitant tout manichéisme. Son constat peut apparaître quelque peu désabusé, mais en calquant son histoire sur le cycle des saisons, Chloé Cruchaudet suggère que si les notions du bien et du mal existent, elles demeurent indissociables l’une de l’autre, comme peuvent l’être le yin et le yang. Si dans la grande et tragique histoire de l’humanité l’espoir apparaît un jour, poindra ensuite le désenchantement, qui à son tour s’éclipsera derrière des jours meilleurs, et ainsi de suite… A l’évidence, cette « Croisade des innocents » s’est révélée comme l’une des très belles lectures de 2018.