L'Odeur de la Forêt
de Hélène Gestern

critiqué par Myrco, le 31 janvier 2019
(village de l'Orne - 69 ans)


La note:  étoiles
Un délice de lecture

C'est en effet avec un infini plaisir que je me suis laissée embarquer dès le début dans ce roman, plaisir toujours soutenu jusqu'à l'issue de ses 740 pages, fait assez rare pour mériter d'être souligné.

Voici donc une œuvre ambitieuse et passionnante, remarquablement écrite et construite qui se lirait comme une enquête policière si elle n'était d'une toute autre envergure. Mêlant l'intime et le collectif, le contemporain et le drame passé des deux guerres, tressant les thèmes de la mémoire, du deuil et de la renaissance, de ce que les vivants doivent aux morts et inversement, l'auteure a su en fusionner avec bonheur, en une étonnante alchimie, les multiples dimensions dont émergent entre autres, en temps de commémoration de la Grande guerre (temps de l'écriture du roman et de la narration), une dénonciation virulente d'un " état-major orgueilleux, borné et criminel " et un hommage rendu à la résistance morale dont certains disparus ont pu faire preuve pour préserver, en ces circonstances, leur part d'humanité.
Quant au titre, "L'odeur de la forêt", cette " puissante odeur d'humus fermenté, de sèves anciennes et de décomposition " qui témoigne de la réceptivité de l'auteur à la nature qui imprègne le livre, n'est-ce pas la métaphore peut-être de la mort dont renaît la vie ?

L'histoire: la narratrice Elisabeth Bathori (je m'interroge toujours sur le choix de la référence à ce personnage) vit une période de profonde dépression extrêmement douloureuse après la mort de son compagnon. Dans le cadre de son activité professionnelle à l'Institut pour la mémoire photographique du siècle, cette historienne est contactée par une très vieille dame, Alix de Chalendar, qui lui confie l'album d'un combattant de 14, son oncle, le lieutenant Alban de Willecot. Ces archives photographiques présentent un intérêt d'autant plus grand qu'elles s'accompagnent de lettres à un ami, " éminent poète post-symboliste " Anatole Massis dont les réponses semblent malheureusement avoir disparu. Confiante en Elisabeth avec qui elle se sent des affinités liées à l'intuition de leurs drames personnels respectifs, la vieille dame, avant de mourir, va la nommer exécutrice testamentaire et lui léguer sa maison, Jaligny et son jardin de roses, oasis de paix et de douceur au cœur de la campagne bourbonnaise, à charge de faire vivre la mémoire de sa famille. Lourd fardeau au départ pour Elisabeth, mais aussi " injonction à continuer (à vivre) ", début d'une renaissance qui lui permettra de renouer le fil de son existence.
Dès lors, au rythme des allers-retours entre Paris et Jaligny, ponctués de quelques escapades hors frontières (notamment à Lisbonne), Elisabeth va trouver un dérivatif à son chagrin en s'immergeant totalement, et nous avec, dans une investigation rigoureuse et approfondie à la poursuite des vérités cachées derrière les éléments épars dont elle dispose et qui ne cessent de l'interroger, comme ces lettres et photos envoyées à Massis, ce journal crypté de la jeune Diane que Willecot avait projeté un moment d'épouser ou encore ce recueil hermétique du poète, au sens et à la destination mystérieux.
Au détour de son enquête, elle sera amenée à élucider un autre mystère, celui de la disparition d'une certaine Tamara, jeune femme juive ayant appartenu à un réseau de résistance pendant la seconde guerre mondiale. Son destin personnel se verra aussi impacté par la rencontre avec Samuel avec qui elle vivra une relation amoureuse tourmentée, espoir d'une nouvelle vie.
Avec beaucoup de maîtrise et de naturel, nous égarant avec sa narratrice sur de fausses pistes, Hélène Gestern nous entraîne de révélation en révélation, dans un double cheminement, dévoilant peu à peu la réalité de ces destins tragiquement fauchés par la guerre en même temps que celui d'Elisabeth dont les ressentis leur font souvent subtilement écho tout au long du récit.

Mais au-delà du fond, Hélène Gestern nous comble, et ce n'est pas le moindre atout de ce très beau roman, par la qualité de son écriture, raffinée, élégante, ciselée, et néanmoins limpide, qui coule comme une évidence sans jamais céder à la platitude ou au relâchement, se transfigurant néanmoins parfois dans quelques sublimes passages ou s'autorisant de loin en loin à céder à la gourmandise de quelques raretés lexicales. Sans compter sur le talent de poétesse que révèle la beauté de quelques poèmes attribués à Massis.
J'ai par ailleurs aimé cette voix de la narratrice à l'adresse de son amour perdu, qui concourt à donner à ce texte un ton intime, émouvant, un ton de confidence qui nous la rend si proche et m'a fait regretter de la quitter.

Bref une découverte magnifique d'une auteure très largement au-dessus de la production médiocre encensée par l'environnement médiatique. Je ne disposais que de 5 étoiles. Dommage... je lui en aurais volontiers offert un bouquet en remerciement de ce moment passé, de ce respect du lecteur devenu si rare et en hommage à son talent.

Citation:
" Enfoncé au creux de la terre, au creux de la guerre, Alban de Willecot, à cet instant, se résume à un seul geste, modeste mais impérieux: écrire. Un geste de survie qui, par sa méthode, sa détermination, son obstination folle à s'accomplir, annule la mort qui le cerne, la renverse comme le négatif renverse les territoires respectifs de l'ombre et de la lumière; un geste qui transfigure cette anfractuosité glaciale, crasseuse et inconfortable, pour en faire le royaume d'un homme qui aime."