Agonie d'agapè
de William Gaddis

critiqué par Gregory mion, le 24 septembre 2018
( - 36 ans)


La note:  étoiles
L'art, l'art ! Que diable !
William Gaddis n’est pas le plus populaire des écrivains américains du XXe siècle, mais il est assurément l’un de ses monstres, l’un de ses spectres qui hantent la sacro-sainte matrice de l’inconscient collectif et féconde les esprits vifs. Le monstre Gaddis est une créature bigarrée qui balance volontiers entre l’inspiration métaphysique et la vulgarité concrète d’une réalité inhabitable à force d’être mutilée. Dans ce monologue d’agonisant où l’envolée misanthrope le dispute aux contraintes d’un corps en plein délabrement, un homme se lamente de la déperdition de l’art et à plus forte raison de l’éclipse des artistes. Depuis que l’art est entré dans l’ère de la technique et qu’il dépend moins d’un mystère de la création que d’un savoir-faire répétitif, l’artiste individuel a été enseveli par les temps modernes et il a été remplacé par des manutentionnaires dépourvus de sensibilité. C’est une façon de dire que l’on joue désormais du piano comme l’on s’appliquerait à suivre un protocole pour monter un meuble (le piano étant du reste le leitmotiv de cette mélopée nostalgique). La démocratisation à outrance de tous les arts, ralliée aux progrès de la technique, a fini par tuer la fulgurance du génie et l’autorité des maîtres – on ne goûte plus guère aux inventeurs de nouvelles règles, leur préférant les bons élèves qui recyclent des méthodes et exécutent froidement quelques partitions. Nous avons perdu l’aristocratie des créateurs véridiques, certes, mais nous avons gagné les faiseurs d’œuvres médullaires, les commerçants de bonheur qui font plaisir au troupeau. En sorte que les nouveaux artistes sont semblables à des bergers stipendiés qui ont le devoir de contenir les multitudes, la relation des deux formant hélas une réciprocité qui neutralise tout esprit d’initiative et de surprise.

Il paraît légitime de penser que le corps fatigué du plaignant fonctionne en tant que faisceau croissant de désespérance, les douleurs physiques étant l’écho chaque fois aggravé des douleurs psychiques, et l’art meurt en même temps que ce mourant maniaco-dépressif, qui nous assène une pluie de références musicales, littéraires et philosophiques, toutes plus justes les unes que les autres, ce qui permet de poser la lucidité du personnage au-delà de ses gémissements alarmants. On dirait presque une excursion dans le crâne d’Adorno, qui, comme chacun sait, fut celui qui murmurait à l’oreille de Thomas Mann lorsque ce dernier écrivait Le docteur Faustus. Adorno était une encyclopédie de la musique, mais il était aussi un grand tourmenté, un offensé magnifique, un ulcéré des camps de concentration qui soutenait dans ses mauvais jours qu’Auschwitz avait définitivement pulvérisé les penchants créateurs et qu’il devenait alors impossible d’envisager quelque poésie que ce soit après cette horreur massive. D’une certaine manière, Auschwitz a confirmé l’agonie de « l’agapè », c’est-à-dire la lente et fatale disparition d’un esprit de partage, de communion – de don inconditionnel de soi. D’une certaine manière encore, la tendance manufacturière d’Auschwitz parachève l’époque de mécanisation des arts. En d’autres termes, comme on a pu industrialiser la production des cadavres, on a industrialisé la création, et du dédale infini des actions créatrices nous sommes passés à l’open-space terriblement simplifié des actions productrices. Cette hypothèse valait bien un monologue et des accès violents de haine de l’humanité, et William Gaddis, à la fin de sa vie, a livré un manifeste pour tous les arts, une déclaration de retour à l’authenticité pure, un genre de plaidoyer pour les artistes qui ne se maquillent pas avant d’entrer en scène pour la bonne raison qu’ils n’ont aucune scène, aucun public attitré et surtout aucun rapport de falsification avec la réalité. Qu’eût dit William Gaddis s’il avait vu notre nouvelle liste du Goncourt avec la toute fardée Adeline Dieudonné, nantie de son sermon de télévangéliste et de son conte qui ne fera frémir que les ignorants des vrais abysses ? Il eût ajouté cent pages à sa colère.