Pas
de Julien Bosc

critiqué par Eric Eliès, le 10 mai 2018
( - 45 ans)


La note:  étoiles
La poésie comme une écriture pas à pas sur le "chemin suffoquant du cercle"
Cette mince plaquette est composée de poèmes lapidaires en très courts vers libres. Comme chez Guillevic, le souci premier de l’auteur est d’introduire le silence dans la respiration naturelle du poème pour permettre une résonance entre les mots, très soigneusement choisis (parfois à la limite de la préciosité dans le recours à un vocabulaire spécialisé, presque technique). Usant rarement du verbe, l’auteur progresse le plus souvent par glissement progressif des nuances, à petits pas ou à petites touches, comme dans ce poème :

le creux
un cercle

le cercle
un vide

le vide
une veine

la veine
une intaille

sur le chemin de pierre
sourd la voix blessée

En ce sens, ce recueil est très représentatif d’une tendance de la poésie contemporaine qui cherche, en parlant au plus près du silence, à dire le presque rien à partir duquel peut s’amorcer la parole poétique. Plus que le feu, c’est l’étincelle d’où naitra le feu que le poète cherche à saisir. C’est une poésie avant tout soucieuse du langage poétique, qui s’interroge sur elle-même et conçoit le mot comme un cercle, qui est à la fois chemin infini et enfermement du vide qu’il contient.

un mot ouvert
sur lui-même

en apesanteur
au-dessus d’un cercle

poursuit sa voix

Le recueil devient ainsi une sorte de leçon d’écriture, qui referme une boucle sur sa propre genèse et dit le chemin où le poète s’épuise douloureusement (« en l’écriture / comme dans la nuit / insomnieux / seul / malade / fou / s’il faut ») face aux mots qui ne peuvent être saisis parce qu’ils ne sont, en substance, que du vide semblable à un creux qui s’excave :

écris
d’un entre-deux-jours

d’un même pas
le même inexorablement

silence après silence
vais en profondeur

au loin
le verbe est un creux

***

sur le sentier
à pied d’œuvre
la parole errante

Le monde, dans sa dimension charnelle, n’est pourtant pas absent du recueil, notamment dans le premier poème qui assimile l’écriture à un pétrissage de la « parole dormante ». Mais sa présence est spectrale, comme s’il y avait une dissociation fondamentale entre la matérialité du monde, notamment celle du corps, et son essence.

Au corps
la chair
telle à la terre
le chiendent
- où à l’étang
le nénuphar