Le mal de Montano
de Enrique Vila-Matas

critiqué par CCRIDER, le 24 mai 2004
(OTHIS - 69 ans)


La note:  étoiles
L'écrivain et ses doubles
Vila Matas n'a pas son pareil pour perdre son lecteur dans les méandres de sa pensée et de son délire ... Comment résumer cette histoire qui n'en est pas une ? Comment donner un aperçu de ce roman ? Comment se faire une idée précise de cet ouvrage ? Difficile . Disons qu'on est plongé dans l'univers particulier de V.Matas . Celui-ci nous fait partager ses difficultés à vivre , à écrire , à faire vivre son écriture ... C'est étrange , très surprenant . Bien entendu , il n'y a pas véritablement d'intrigue . Le livre , plus proche du journal que du roman et bien que tournant en boucle , est assez construit . Il comporte 5 parties .
La première intitulée " le Mal de Montano" est la plus descriptive et la plus romancée . Cela aurait pu être une longue nouvelle . L'auteur se met en scène avec sa femme Rosa , il s'invente un fils , Montano , qui est atteint du fameux mal : il n'arrive plus à écrire . Il espère le soigner , mais à peine arrivé à Nantes, l'auteur retourne à Barcelone par le premier train car il a peur d'être atteint lui aussi ! A part quelques notes succintes sur un séjour en Argentine , réel ou imaginaire et quelques personnages à peine esquissés , il n'y a pas grande matière pour l'intrigue .
La deuxième partie est consacrée surtout à l'étude de quelques auteurs célèbres de journaux littéraires , ce qui permet à Vila Matas d'étaler ses connaissances et de "dialoguer" avec ses prédécesseurs .
La troisième partie " Théorie de Budapest" revient sur l'ensemble sous prétexte d'une conférence dans cette ville .
Dans la 4ème , il introduit le seul point commun à tous les diaristes : celui qui tient un journal est un homme trompé dans tous les sens du terme . D'ailleurs , Rosa couche avec son meilleur ami ce qui amène le héros à se transformer en errant et à repartir en Argentine où tout a changé . La dernière partie "le salut de l'esprit" est la plus obscure et n'est là que pour montrer qu'il ne peut et ne veut pas conclure ou faire une fin !
Oeuvre attachante mais très intellectuelle , ce livre ne laisse pas indifférent et , bizarrement , malgré l'aridité , on n'a pas envie de l'abandonner . On apprend pas mal de choses sur l'auteur qui est bien sûr son sujet favori .
" Mon destin serait la solitude , la drogue , la violence et le suicide ..."
"Ecrire , c'est comme se droguer , on commence par pur plaisir et on finit par organiser sa vie comme les drogués en faisant tout tourner autour de son vice."
La littérature nous permet de comprendre la vie ... elle nous parle de ce qu'elle peut être , mais aussi de ce qu'elle a pu être ."
Bouquin un peu difficile d'accès , agaçant par les redites et les effets un peu faciles . Méritait-il son prix Médicis étranger ? J'en doute . Loin d'être inintéressant cependant ... Après tout , on ne lit pas que pour se distraire et passer le temps !!!
Déstabilisant ……. 8 étoiles

Il est indéniable que Vila-Matas a l’art de brouiller les pistes et de déstabiliser son lecteur « le romancier que je suis a commencé à transformer son journal en roman mais en se faisant passer pour un critique littéraire puis il s’est construit une biographie usurpée en s’injectant des fragments des vies ou des œuvres de ses diaristes préférés » .

Mais, c’est sans déplaisir que je me suis laissée prendre dans les rets de cet ouvrage habile et intelligent qui est tout à la fois roman, conférence, journal, dictionnaire et qui montre, s’il en était besoin, combien sont poreuses les frontières entre le réel et la fiction, de même qu’entre l’auteur, le narrateur et le personnage.

Perdant pied parfois, puis retrouvant mes repères avant de les perdre à nouveau, comme dans le Labyrinthe des Miroirs d’une fête foraine , j’en suis sortie à la fois épuisée et satisfaite , mais regrettant toutefois que, vers la fin, Vila-Matas se répète et ressasse toujours la même obsession : celle du crépuscule de la littérature « en train d’agoniser » , minée par « taupes ……des pseudo écrivains qui ne produisent qu’une littérature éphémère » et qu’il se gargarise de son rôle de résistant menant un « combat de catacombes » et prenant des « poses donquichottesques »

Je me suis sentie comme un hypocondriaque face à un livre de médecine, qui a l’impression, à l’énumération des symptômes possibles d’une maladie, qu’il en est lui aussi atteint. Si j’ai goûté toutes ces allusions littéraires, si j’ai pris plaisir au vertige que donne ce roman , si j’ai souvent l’impression (que d’autres Cliens partagent sûrement aussi ……. ) que les livres lus squattent ma pensée , que je suis envahie par le monde des livres, ne souffrirais-je pas déjà, non du mal de Montano, mais de ce que Vila-Matas appelle « la literatosis », reprenant le terme employé par l'uruguayen Juan Carlos Onetti ?

C’est grave, docteur ?

Alma - - - ans - 10 septembre 2012


Et si trop de littérature tuait la littérature 7 étoiles

Récits emboîtés, roman gigogne qui joue à décontenancer son lecteur sur l’identité des intervenants et sur la manière d’intrigue. Car le premier récit qu’on lit se révèle être une nouvelle écrite par le narrateur des journaux intimes qui suivent. Très vite on ne cherche plus à savoir qui est qui et si l’histoire qu’on lit possède un semblant de vérité. Comme dans certains romans qui affichent par trop leur « modernité », l’auteur nous signale qu’il s’agit d’une illusion. L’intérêt n’est donc pas là mais dans les interrogations soulevées sur principalement le danger que court la littérature en ce début du XXIème siècle (mais n’en a t-il pas toujours été de même ? ).

Eloge du journal intime comme forme narrative; Vila-Matas dit sa préférence pour les auteurs de journaux qui ne rapportent pas ce qu’ils font, ce qu’ils aiment etc. mais s’inventent des doubles, des vies imaginaires. C’est pour ma part la partie la plus intéressante du livre. Un livre pétri de citations ; quantité de grands auteurs sont appelés à la rescousse, Kafka, Musil, Walser surtout.

Le mal de la littérature dont est affligé le narrateur finit par écoeurer. Vila-Matas se pousse un peu du col, même si l’enjeu est de taille : défendre en l’incarnant la littérature en péril. Villa-Matas reprend l’idée de l’essai façon Bartleby et Cie, sauf qu’ici la partie narrative est plus importante sans, il m’a semblé, être tout à fait convaincante.

J’ai nettement préféré Etrange façon de vivre et Le Voyage vertical où les interrogations sont plus diffuses, et plus percutantes du fait qu’elle s’inscrivent dans une action narrative qu’on suit avec plaisir.

Kinbote - Jumet - 58 ans - 29 juillet 2005


Le mal des cimes 10 étoiles

Je l’ai lu fin décembre 2004 et j’ai toujours choisi le dernier livre à lire de l’année avec d’infinies précautions. Avec Enrique Vila-Matas et son livre Le Mal de Montano je n’ai pris aucun risque. Rien de plus facile que de se pourrir les fêtes du Réveillon en lisant, par exemple, une merdouille littéraire dont l’édition française a la fâcheuse tendance de nous gratifier ces dernières années. Pourquoi la littérature étrangère est-elle tellement supérieure à la nôtre en ce moment ? Peut-être parce qu’ils sont plus nombreux, les étrangers, que nous, pauvres hexagonaux. À voir.


Il était là, sur la table, bien en évidence, la bibliothèque municipale avait eu le bon goût d’organiser une semaine autour de la littérature en langue espagnole. Trois employées tournaient autour, s’engueulaient pour savoir s’il fallait poser les livres debout afin d’en mettre davantage ou bien à plat pour la lisibilité. Deux penchaient pour l’à plat, la troisième se tâtait et ne parvenait pas à se décider. Une horde de lecteurs affamés piaillaient d’impatience en ce 26 décembre, lendemain d’un Noël gueule de bois, chacun ayant terminé son dernier bouquin cul sec. Bref, le Vila-Matas me clignait de l’œil, à moi et aux autres aussi, sûr de son sex-appeal irrésistible. La lutte allait s’avérer chaude pour ne pas foutre en l’air les fêtes du Réveillon. Finalement le Mal de Montano tombait entre mes mains rageuses, non sans que j’eusse étripé une rombière espagnolisant qui se défendait en me plantant son aiguille à chapeau dans mon arrière-train d’une complexion délicate.

La lecture de ce livre, après quelques ablutions, façon Rika Zaraï, de mon postérieur dans de l’eau alcoolisée afin de prévenir toute affection tétanique, m’a donné le mal des cimes. Le Mal de Montano, et je pèse mes mots, est certainement, absolument, je le jure et crache par terre, le meilleur livre que j’ai lu de l’année 2004. À l’égal, et ce n’est pas peu dire, dans mon Panthéon personnel, d’un En dessous du volcan de Malcom Lowry ou de n’importe quelle œuvre de Stig Dagerman. Jamais je n’ai ressenti davantage ce qu’est l’écriture, le style, la créativité, l’aisance et la culture dans un ouvrage pour lequel l’auteur, à l’instar de ses collègues, ne disposait que d’un nombre limité et identique de lettres et signes de ponctuation. Vila-Matas a le don d’écrire des p’tites choses érudites en vous les administrant l’air de rien dans une fiction magistrale dans laquelle vous perdez votre latin, voire le sens de la mesure.

La contrepartie, parce qu’il y en a une, c’est que le Mal de Montano donnera le mal de tête aux lecteurs sous-cultivés de ce début du siècle. Ce livre n’est pas fait pour les fans apoplectiques de la Star Académie (ou Academy, je ne sais pas), pour les rachitiques du neurone, pour les lecteurs invétérés du dernier Machin-Chose qui passe à la télé et dont parlent les médias entre deux pubs pour de la nourriture pour clebs. Ils n’y comprendront que dalle, peau de lapin, moules frites, rien à voir, circulez. Que nenni, ils seront dans l’incompréhension totale, dans le mauvais trip, la mauvaise galère. L’écoeurement est assuré. Ce qui concerne environ 95% de la population en âge de lire autre chose que la marque sur l’étiquette du dernier jean à la mode. Pour les 5% restant, je prédis un pied d’enfer, une petite mort à chaque page, un Râ Lovely à vous en faire péter la sous-ventrière.

Vila-Matas est un immense écrivain.

Lamanus - Bergerac - 58 ans - 9 février 2005