Amitié : L'art de bien aimer
de Simone Weil

critiqué par Cyclo, le 7 février 2018
(Bordeaux - 78 ans)


La note:  étoiles
la chair de l'amitié
Valérie Gérard, dans la belle préface qu’elle consacre à ces quelques pages de Simone Weil sur l’amitié, indique que "la véritable amitié [est l'] alliance impossible, contradictoire, à peine pensable, de besoin vital de l’autre et de respect de l’autonomie de chacun."

Et, en effet, Simone Weil enfonce le clou à maintes reprises :
"Nous haïssons ce dont nous dépendons. Nous prenons en dégoût ce qui dépend de nous."
"Il n’y a amitié que là où la distance est conservée et respectée."
"Une amitié est souillée dès que la nécessité l’emporte, fût-ce pour un instant, sur le désir de conserver chez l’un et chez l’autre la faculté de libre consentement."
"Quand un attachement d’un être humain à un autre est constitué par le besoin seul, c’est une chose atroce."
"Quand un être humain est à quelque degré nécessaire, on ne peut pas vouloir son bien, à moins de cesser de vouloir le sien propre. Là où il y a nécessité, il y a contrainte et domination."
Dans ce texte très dense (extrait, semble-t-il de "Attente de Dieu"), Simone Weil démontre que l’amitié vraie nous fait sortir de soi et s’ouvrir au réel, être attentif à la réalité et accepter d’être éventuellement modifié par elle. "L’amitié a quelque chose d’universel. Elle consiste à aimer un être humain comme on voudrait pouvoir aimer en particulier chacun de ceux qui composent l’espèce humaine." Donc pas de domination sur l’autre, pas de contrainte, mais faire en soi-même une place à l’existence propre de l’autre, ne pas le regarder seulement à travers soi. "L’amitié est une égalité dans l’harmonie, disaient les pythagoriciens. Il y a harmonie parce qu’il y a unité surnaturelle entre deux contraires qui sont la nécessité et la liberté […] Il y a égalité parce qu’on désire la conservation de la faculté de libre consentement en soi-même et chez l’autre."
Il est donc nécessaire de refuser la dépendance, à quelque degré qu’elle soit. Car "nous haïssons ce dont nous dépendons." Simone Weil rappelle qu’on "se porte vers quelque chose, ou parce qu’on y cherche du bien, ou parce qu’on ne peut pas s’en passer." Parfois les deux à la fois. Mais il faut dépasser cette contradiction : "Quand un être humain est attaché à un autre par un lien d’affection enfermant à un degré quelconque la nécessité, il est impossible qu’il souhaite la conservation de l’autonomie à la fois en lui-même et dans l’autre". Il faut arriver à maintenir la distance nécessaire à préserver l’autonomie de l’autre, et donc son existence hors de soi.

Un livre nécessaire pour se comprendre soi-même. Pour comprendre l'amour aussi et ce que veut dire "aimer". Très court, mais formidable.