La bête creuse
de Christophe Bernard

critiqué par ARL, le 4 janvier 2018
(Montréal - 38 ans)


La note:  étoiles
Une saga gaspésienne
Héritier de Victor-Lévy Beaulieu et de James Joyce (rien de moins!), Christophe Bernard fait son entrée dans la scène littéraire québécoise en garrochant dans la marmite une brique (littéralement) qui éclabousse lecteurs et critiques. Un livre de 720 pages où il ne se passe pourtant "rien" au niveau intrigue. En littérature comme en cinéma, on nous apprend depuis toujours à détester ça. Christophe Bernard semble s'amuser à nous donner l'impression qu'il y aura une progression dans son récit, des personnages avec une quête et des motivations. Mais... disons que pas vraiment? François Bouge sert vaguement de protagoniste mais son retour vers sa Gaspésie natale est un MacGuffin digne d'Alfred Hitchcock. Les récits fantastiquement exagérés de son grand-père Monti Bouge pourraient jeter les bases d'une espèce de mythologie, d'un récit de malédiction sur des générations mais... pas vraiment non plus.

Je serai tout à fait honnête, j'ai passé la plus grande partie de ma lecture à me demander où l'auteur s'en allait sans me rendre compte qu'il était depuis longtemps arrivé. Dans une entrevue donnée à La Presse, Bernard disait: «Mon ambition, c'était une langue. Plus qu'une histoire ou une forme.» Son projet était essentiellement de consigner, de garder traces de la verve gaspésienne, des légendes, de l'humour, du sens de l'exagération qui tire parfois sur le guignol. Vu sous cet angle, son livre est un succès absolu. La langue est vivante, voire bouillante. Celle des ancêtres, mais aussi celle de la nouvelle génération qui tend à délaisser les "vieilles histoires" des grands-parents.

Les personnages sont presque accessoires, de simples vecteurs de cette langue colorée, de cette façon hallucinante de considérer l'univers. La plupart n'aboutissent à rien. Leurs croisades restent en suspens. "La bête creuse" est une oeuvre à part, un projet très certainement réussi, un tour de force d'écriture à bien des égards, mais il manquait un petit quelque chose pour me captiver. J'ai ri, j'ai été stimulé intellectuellement par l'écriture et la démarche de l'auteur, mais le sujet n'a pas fait vibrer mes cordes. Ça n'enlève aucun mérite au texte, bien entendu.