Les vieilles femmes et la mer de Yannis Ritsos

Les vieilles femmes et la mer de Yannis Ritsos

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone , Théâtre et Poésie => Poésie , Théâtre et Poésie => Théâtre

Critiqué par Eric Eliès, le 24 décembre 2017 (Inscrit le 22 décembre 2011, 43 ans)
La note : 10 étoiles
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un sublime poème choral

Ce recueil est constitué d’un unique et long poème polyphonique déclamé par un chœur de sept vieilles femmes, toutes mères et grands-mères de marins, qui sont assises sur un banc face à la mer, quelque part dans le port d’une île grecque. Il ne s’agit pas d’un dialogue mais d’un texte, sublime, porté par plusieurs voix qui se font écho pour évoquer le passage du temps, qui vieillit et use les hommes, tandis que la mer reste éternelle et immuable, même si toujours changeante… En raison de la justesse et de la précision des images poétiques, il est évident que Yannis Ritsos a connu la vie quotidienne de ces petits villages grecs peuplés de marins et de pêcheurs, où la vie apparaît à la fois belle et pénible.

Les vieilles se remémorent leur vie passée, en alternant lamentations et célébrations d'une vie difficile dévouée aux hommes de leur vie (mari, fils, petits-fils) qui, tous, sont partis en mer, pour des navigations lointaines. Les femmes, qui restaient seules avec la mer venant lécher le rivage et les quais, ont mené une vie laborieuse aux plaisirs simples, emplie d’humilité, de silence et de patience. Ces femmes étaient comme des anges du devoir opposant la sérénité de leur amour à la dureté de la vie et à la furie de la mer, sans cesse agitée et furieuse, toujours avide, qui prenait les hommes, les emportait puis les redéposait, vieillis et fatigués…

« La quatrième » : et tous naviguent sur la mer, s’en vont / d’abord pour emporter des choses, puis pour en rapporter, puis rien que pour naviguer – le voyage, toujours –
« La sixième » : enfin pour le seul souvenir du voyage – le souvenir, toujours - / comme si la vague seule les attirait, inconsciemment, / comme pour projeter le voyage entier dans le souvenir / et le souvenir dans le vent, involontairement, / comme s’écoulent notre souffle et notre sang.
« Toutes ensembles » : Tout s’éloigne, passe, change – le bois en feu qui brûle, le feu en lumière et chaleur – que devient-il, le feu ? Où s’en va-t-il ? / Et de nous, qu’adviendra-t-il ? – marmite, lait, feu ? enfants, navires ? – nous le sommes devenues.
« La cinquième » : Ah ! Elle n’en finit pas cette chienne de vie – elle finit ; elle est finie ;
« La septième » : La lampe crépite – plus une goutte d’huile – notre cœur est fini.
« La première » : Ah ! notre cœur était fiché dans notre sein / comme l’œuf rouge dans le poing de la brioche pascale / et la brioche moisissait, mais pas l’œuf : / coupole rouge d’une petite église contenant la Passion et la Résurrection -

(…)

« La cinquième » : Qu’est-ce qu’elle y gagne, la mer, à gémir et à hurler, à maudire et à se débattre ? – qui l’entend ?
« La deuxième » : tu l’entends mieux quand elle se calme, quand elle se tait – alors, tu te souviens –
« La quatrième » : tu te rappelles qu’elle existe, comment elle est, comment elle hurle – tu te rappelles / les poissons qu’elle te donne, et le sel, et la souffrance, et les voyages,
« La troisième » : l’absence et le retour,
« La sixième » : la séparation et la soif des retrouvailles
« toutes ensemble » : Nous nous taisons, comme des coupables – coupables de quoi ? Nous n’avons rien volé, nous n’avons pas menti / nous avons seulement élevé un instant notre cœur au-dessus des quatre murs, / soustrait aux soucis familiers, aux tentacules de la résignation / levé un peu plus haut que notre nez, / un peu plus haut que notre front, afin qu’il nous éclaire comme une étoile, / comme le phare et les deux fanaux sur la jetée, qui clignotent, doré, rouge, vert, pour guider les navires, les nôtres et ceux des étrangers,

Le texte comporte quelques indications de mise en scène et se prête parfaitement à une représentation ; néanmoins, même s'il s’inscrit dans la veine du théâtre grec antique, le texte se lit avant tout comme un poème dense et cohérent, constellé d’images sublimes. Etant moi-même marin, j’ai beaucoup lu sur la mer, y compris des poètes, et rarement sa présence et sa puissance, comme une entité emplissant l’espace et insensible à l’usure du temps, ont été aussi bien décrites ! L'essence de la mer est comme prise dans le filet du poème, qui évoque également les tempêtes, les naufrages, les navires abandonnés devenus épaves, les voyages et les errances, l’attente des familles et les vies parallèles qui se croisent au rythme des embarquements… Les images, originales et sublimes (comme ces métaphores où les ombres rampent comme des crabes, où la lune dérive dans le ciel ainsi qu’une méduse, etc.), abolissent progressivement les frontières et, simplement par la force poétique d’images d’une grande justesse, le port semble peu à peu être recouvert par la mer, comme si les vieilles, qui semblent attendre la mort, avaient été englouties par les abysses océanes. Le poème s’achève pourtant avec la venue de « la Grise », qui est une vieille comme elles et leur confie que leur heure n’est pas venue. Les vieilles ont accumulé tant de sagesse qu’elles doivent, comme des pythies, guider les pas de leur descendance qui croient commencer le monde sans en comprendre la continuité.

« La Grise » : Salut à vous, les vieilles – que faites-vous là ? / Comptez-vous les étoiles et les navires qui passent ? / Bavardez-vous avec la lune, visionnaires ?
« Toutes ensemble » : « Ni les étoiles ni les navires – ils ont sombré ; / ni la lune – elle s’est obscurcie ; / nous disons seulement adieu au monde, capitaine.
« La Grise » : Allons ! notre heure n’est pas encore venue, / nous avons bien des choses à faire encore / (…) / de notre vieillesse, nous faisons bon voyage / il reste du lait dans nos seins, / des pièces d’or nouées dans notre grand mouchoir noir / et nous avons beaucoup à dire encore, beaucoup à conseiller / nous autres, les vieilles capitaines / et nous exigeons le respect des jeunes capitaines - / avec les deux dernières dents d’or qui nous restent / nous pouvons tout mâcher encore / et parler jusqu’à ce qu’elles fondent dans notre bouche.

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