Ultimes réflexions
de Marcel Conche

critiqué par Gregory mion, le 25 octobre 2017
( - 34 ans)


La note:  étoiles
Les pensées cruciales du grand Marcel Conche.
La seconde moitié du XXe siècle intellectuel français est marquée par deux philosophes qui n’ont pourtant aucune sorte de considération dans les anthologies officielles ou les hommages du petit journalisme, sauf exceptions bien sûr, et cela ne trompe pas quant à la qualité d’esprit de ces deux titans que bien des choses opposent dans leurs idées respectives, mais qui se serrent incontestablement la main dans le génie universel de la philosophie : Pierre Boutang pour commencer, dont sera célébré l’an prochain le vingtième anniversaire de sa disparition par ceux qui le lisent encore et qui savent que la moindre de ses pages vaut l’œuvre complète d’un planqué universitaire ou d’une mouche comme Onfray, et Marcel Conche évidemment, qui approche du siècle de vie et dont on peut affirmer qu’il a consacré son existence entière à la pensée, fuyant les honneurs, les intrigues et toutes les variétés du mensonge social qui propulsent des crétins sur des chaires avec l’assentiment des crétins qui les réclament. La demande sociale est d’ailleurs de plus en plus forte pour les crétins car le peuple français, non content d’avoir des écrivains et des penseurs qui reflètent toute son indigence, complète sa crétinerie par l’adoubement d’un personnel politique et médiatique d’une insurmontable crasserie, forçant des hommes comme Conche à travailler dans un repli secret du monde, au plus près finalement de la seule vérité qui doive être reconnue : celle de la Nature.
Disons-le finalement tout net : Marcel Conche est le philosophe français vivant le plus compétent sur la notion de nature en philosophie. De nombreux collègues professeurs de philosophie n’ignorent pas la dette qu’ils ont envers Conche lorsqu’ils affinent les problèmes que l’on peut poser au sujet de la nature, et ceux qui découvrent tout juste ses œuvres parce qu’elles ont toujours plus ou moins été confinées dans un relatif silence, ceux-là vivent des révélations intellectuelles formidables et relancent toute la compréhension qu’ils peuvent avoir de la nature. Sur les raisons de ce silence flottant, et bien que Conche ait fait récemment des apparitions télévisuelles auprès de questionneurs toujours illégitimes, nous n’avons guère de certitudes, sinon que les pensées vraiment originales gênent toujours ceux qui ne triomphent que dans la doxographie et le recyclage. Pour le reste, les lecteurs assidus de Conche n’ignorent pas les positions tranchées de cet homme, souvent très impopulaires, et les membres du troupeau, cantonnés aux opinions les plus consensuelles, ne peuvent accepter certaines réflexions sur la réalité d’un emploi du temps philosophique (Conche ne conçoit pas que l’on puisse s’épuiser dans une vie de famille si l’on désire penser), ni certaines amitiés politiques stellaires (Conche argumente dignement sur son caractère pro-Russe et nous le suivons aussi ardemment sur ce terrain).

Ces Ultimes réflexions ont un caractère ornemental de terminus étant donné que Conche les a écrites à quatre-vingt-douze ans et qu’il reconnaît avec la meilleure sagesse qu’il approche de la fin de son existence, ou tout du moins de son existence dans le temps humain rétréci, car Conche, en tant qu’expert de la philosophie d’Anaximandre, avouerait volontiers que la mort n’est qu’une résorption de notre forme finie dans le sans-forme de l’infini (l’Apeiron tel que l’appelle Anaximandre en grec ancien). Immense connaisseur d’Héraclite également, Conche défendrait la thèse du mobilisme universel et ne pourrait donc s’émouvoir de continuer à fluer autrement dans le déluge ininterrompu du devenir, en cela que la mort implique une fluence moins rapide, un tempo plus discret, comme si l’écume que fait un bateau représentait la vie rapide et que sa progressive dispersion dans la mer constituait le passage à la vie ralentie, la dilution de la forme vivante dans l’infini d’un sans-forme non pas moins vivant, mais en tout cas moins immédiatement perceptible pour nos yeux de plus en plus influencés par une culture de l’accélération et des perceptions grossières. Pour approfondir ces réflexions présocratiques essentielles, je renvoie à tout le travail effectué par mon collègue de philosophie et ami Fabien Nivière, un travail colossal, magistral, dont une partie a été récemment présentée aux Rencontres Philosophiques de Langres, un travail dont l’originalité incontestable, pour l’heure, n’a trouvé d’éditeur que la voie de l’auto-publication : http://www.blurb.com/b/8211109-le-rythme-vivant

Ce livre de Conche, en outre, constitue une très pratique porte d’entrée dans sa philosophie car il y fait des distinctions conceptuelles majeures pour comprendre sa pensée. À l’aide d’une argumentation toujours très claire et très travaillée, Conche introduit des lignes de démarcation entre l’indéfini et l’infini, la cause et la raison, le monde, l’univers et la nature, la conscience et la pensée, etc. On y découvrira aussi un vocabulaire spécifique pour la nature, comprise comme « omni-génératrice », « omni-englobante », et surtout « unique mais non une » (en l’occurrence un « ensemble inassemblable »). Entre toutes ces distinctions stimulantes que nous n’avons pas intégralement mentionnées, on verra encore une présentation de plusieurs niveaux de liberté, complétée ensuite d’une critique savoureuse de Spinoza.
Mais avec encore plus de proximité philosophique, les lecteurs moins spécialistes pourront découvrir les raisons profondes qui ont motivé Conche à se séparer de Dieu. Bien des chapitres de cet ouvrage insistent sur l’impossibilité de justifier la souffrance des enfants, et l’on retrouve dans cette généreuse indignation la colère qui anime Ivan, dans Les Frères Karamzov, lorsqu’il s’interroge sur le sens d’une harmonie universelle divinement voulue et dans laquelle les enfants devraient souffrir des pires maux. Avec une simplicité magnifique, Conche ne s’embrouille pas des théodicées classiques et d’autres fictions théoriques – il se questionne et il nous soumet l’évidence d’une réalité ingouvernable par toute espèce d’agent supérieur impuissant à sauver les enfants et devant lequel il faudrait quand même se prosterner.
Enfin, le plus émouvant de ce livre, c’est probablement la lettre que Conche reçoit d’une jeune Marocaine, Chaïmaa, originaire de Casablanca, qui lui écrit toute la valeur d’une vie philosophique. Lycéenne en 2013, elle a eu la joie d’apprendre davantage avec quelques livres de Marcel Conche conseillés par son professeur de philosophie, et depuis lors Chaïmaa approfondit son Logos et correspond régulièrement avec Conche. L’amitié qui se dessine entre le vieux sage et la jeune femme philosophe est absolument incroyable, à tous égards cristallisante, et la seule lecture de cette lettre et des réflexions formulées par Conche à ce sujet suffit à justifier la grandeur de la philosophie. Néanmoins, si l’on veut faire une lecture adroite et exhaustive de Conche, il ne faudra pas oublier de lire le chapitre intitulé « Mon pessimisme », une section dans laquelle il explique les vifs ressentis de sa solitude sans œillères. Dans ce chapitre, Conche s’institue en vigie prudente de notre époque et il nous montre que toute vie philosophique, outre le bonheur qu’elle peut retirer des grands textes et des idées originales de sa créance, n’omet pas non plus de regarder autour d’elle-même et de relever les signes d’une fondamentale entropie de civilisation. De sorte que se réjouir de la philosophie exclusivement, ce serait manquer le sens même de la philosophie, qui est d’être une sentinelle qui ne veut pas que son Bien.