La faille
de Isabelle Sorente

critiqué par Sentinelle, le 16 octobre 2017
(Bruxelles - 54 ans)


La note:  étoiles
Je suis une femme coupable
Le dernier roman d’Isabelle Sorente, qui vient de sortir dans la foulée de la rentrée littéraire 2015, reprend un thème récurrent dans la littérature, à savoir celui du prédateur qui se nourrit de ses victimes. Mais nous ne sommes pas dans un conte pour enfants et le méchant loup prend ici le visage d’un homme que nous pourrions qualifier de pervers narcissique. Faites un test et taper ces deux mots dans un moteur de recherche, et vous seriez étonné du nombre de liens qui y font référence, démontrant à quel point ce sujet est plus que jamais d’actualité, y compris au cinéma (je fais ici référence au film "Mon roi" réalisé par Maïwenn). La séduction, la fascination, l’emprise et la manipulation sont donc de mises dans ce roman, qui ne se refuse pas quelques ellipses et sauts dans le temps pour mieux appréhender ces relations d’ascendance et de dépendance. L’auteur aborde également avec beaucoup de finesse un autre type d’affinité sélective, qui prend ici la forme de l’amitié naissante entre deux jeunes filles de classes sociales différentes, et qui se retrouveront à l’âge adulte.

Dans quelle mesure le prédateur et sa victime consentante sont complémentaires en partageant une même faille, tout en cherchant à la compenser différemment ? Isabelle Sorente y apporte sa réponse dans un roman dense et touffu, qui mérite amplement que nous nous y attardions pour y découvrir les méandres psychologiques de deux êtres qui ne sont pas trouvés par hasard. Et si la première victime du pervers narcissique n’était autre que lui-même ? Hélas, cela ne consolera guère leurs proies, qui n'en ressortiront pas indemnes.

Début du roman

Je suis une femme coupable, a dit Lucie, et moi, je n’ai pas osé la contredire, je n’ai pas osé l’interrompre parce qu’elle s’est mise à parler du passé, ça m’aurait paru indécent de lui couper la parole pour lui raconter des mensonges auxquels je n’aurais pas cru moi-même. La vérité qui sort de la bouche des enfants est une chose, celle qui se fraie un chemin à travers les années en est une autre, elle découpe des ombres denses comme la matière, prêtes à se déchirer, c’est à la noirceur de ses contours qu’on la reconnaît toujours trop tard. La vérité me fascine, c’est mon point faible, j’aurais dû l’arrêter pendant qu’il était encore temps, comme on arrête une hémorragie.