Crépuscule du tourment de Léonora Miano

Crépuscule du tourment de Léonora Miano

Catégorie(s) : Littérature => Francophone , Littérature => Africaine

Critiqué par Débézed, le 15 octobre 2017 (Besançon, Inscrit le 10 février 2008, 70 ans)
La note : 9 étoiles
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A croquer comme une mangue

On ne lit pas un roman de Léonora Miano, on le dévore, on le croque comme une mangue, comme une mangue parfois sucrée, parfois amère et astringente, parfois acide, parfois trop verte. Dans la corbeille à fruits de cette histoire reposent quatre mangues déposées par la mère de Dio, la femme qu’il a quittée, celle avec laquelle il partage désormais sa vie et la dernière par sa sœur.

La mangue déposée par la mère sous la forme d’une lettre ne devra être lue qu’après sa mort, elle raconte son histoire, celle d’une femme riche venue d’une autre partie du pays pour renflouer la famille noble de son mari ayant perdu une bonne partie de son lustre et surtout sa fortune. Elle est mal accueillie battue par son mari, humiliée par ses belles-sœurs mais elle cache sa douleur et sa peine, elle veut transmettre la noblesse à ses enfants. Mais son fils, parti vers le « Nord », revient au pays avec la mère de l’enfant que son ami a laissé avant de décéder. La mère de Dio refuse cette femme au comportement de bonniche, digne descendante des esclaves qui ont accepté leur sort sans se révolter. Elle veut bien prendre son fils pour en faire un noble héritier mais rejette cette femme qui restera à jamais une servante. On nait noble, on ne le devient pas. Cette lettre c’est une leçon adressée à tous les Africains qui se sont laissé réduire en esclavage oubliant leur riche passé et leurs nobles origines.

La mangue déposée par l’épouse délaissée sous forme d’une longue méditation qu’elle voudrait pouvoir transmettre par une sorte de télépathie à celui qui l’a abandonnée, a un goût doux amer. L’amertume éprouvée par la femme quittée mais aussi la douceur ressentie par l’Africaine qui a retrouvé ses véritables origines après un long périple initiatique qu’elle voudrait transmettre à celui qui fut son époux pour qu’il comprenne ce que sont réellement les peuples de l’Afrique subsaharienne, qu’il sache qu’on peut les caractériser autrement que d’après la couleur de leur peau. C’est une véritable leçon d’histoire et de spiritualité que l’auteur dispense à travers ce chapitre, elle rappelle les origines de ces populations qui remontent aux Egyptiens et aux Nubiens reconnus pour le raffinement de leur culture et la puissance de leur civilisation. Elle évoque les liens kémites qui relient les mœurs et les croyances locales aux origines de l’africanité, déplorant qu’elles aient été écrasées par les religions et coutumes importées par les envahisseurs.

La troisième mangue sucrée salée est déposée par la femme qui partage la vie de Dio, celle qui a porté l’enfant de son ami, l’enfant qui pourrait perpétuer la dynastie de la famille de son mari. La femme qu’il a ramené du « Nord », celle qui est violemment rejetée par sa mère autoritaire, cette femme voudrait lui dire ce qu’elle ressent après qu’il l’a violemment tabassée. Elle se souvient comment elle l’a rencontré, comment il a adopté son enfant et comment elle a succombé à tout ce que dégageait la relation entre son fils et cet homme qu’elle ne connaissait pas. La relation qu’elle a avec celui qui voudrait devenir son mari est parfaitement chaste, elle ne veut plus d’une relation sexuelle avec un homme, elle se souvient comment sa mère blanche a été abandonnée par son mari médecin africain en France. Cette relation pourrait avoir la douceur de la sécurité matérielle pour elle et d’un avenir prestigieux pour son fils mais aussi la saveur aigre des relatons conflictuelles que les hommes imposent souvent aux femmes légitimes ou non.

La dernière mangue est une vraie mangue du pays, une mangue qui aurait poussé dans le verger de la résidence, c’est le message que sa sœur voudrait délivrer à Dio pour qu’il rejoigne la maison après avoir tabassé celle qui partage sa vie. Cette mangue est authentique, elle connait tous les secrets de la vaste maisonnée, les failles et les douleurs de chacun, les tares et les fautes de tous. Elle sait tout ou presque, ce que la sœur a vu ou appris auprès des femmes qui fréquentent la résidence et son témoignage pourrait permettre de guérir bien des souffrances. La sœur n’a pas été épargnée, elle aussi a souffert, avec la mère, et elle a appris les secrets honteux de la famille. Elle ne veut pas connaître d’autres souffrances personnelles, elle construit un rempart autour de son corps.

Ce livre est un plaidoyer pour une Afrique africaine reliée directement à ses racines originales, aux peuples premiers porteurs des valeurs, mythes, mœurs et croyances qui auraient dû constituer le socle de la vraie civilisation africaine. C’est aussi une dénonciation de toutes les violences, faiblesses et veuleries de ceux qui ont piétiné les peuples indigènes avec l’appui des autochtones félons. Mais aussi une violente charge contre les hommes qui ont toujours utilisé les femmes pour leur plaisir et leurs besoins qu’ils soient colons, collaborateurs, ou veules indigènes. Ce texte est un violent cri de colère, de rage et d’indignation magnifiquement maitrisé dans une langue flamboyante canalisée par un style grandiose d’une densité étouffante et d’un souffle emportant tout ce qui ne rentrerait pas dans les convictions de l’auteur. Le pardon n’existe pas dans ce propos, tout doit disparaître, tout doit être recréé.

J’ai grande hâte de découvrir ce que peut contenir le tome suivant qui vient de paraître.

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