Congo
de Éric Vuillard

critiqué par Pucksimberg, le 5 octobre 2017
(Toulon - 38 ans)


La note:  étoiles
La période coloniale
Eric Vuillard évoque dans ce récit une partie de l'histoire mondiale, sombre et dénuée de toute morale.En 1884, lors de la conférence de Berlin, des pays occidentaux se sont réparti les pays d'Afrique comme s'ils étaient les maîtres du monde. C'est aussi dans cette période qu'est créé l'Etat indépendant du Congo. Eric Vuillard s'est précisément documenté et ce sont des horreurs qui nous sont révélées par le biais de certaines figures impliquées dans cette création : le roi Léopold II, Léon Fievez, Lemaire ... 10 000 000 de morts en deux décennies. On coupe des mains avec une facilité effroyable, on tue ... Les chiffres sont affolants et en filigrane c'est le monde occidental qui devrait se questionner.

Les textes de Vuillard sont forts, se focalisent sur un épisode marquant de l'histoire, ou peut-être peu mis en avant dans les manuels, et irradient une vérité universelle. L'auteur énonce des faits, s'appuie sur des preuves et nourrit la réflexion du lecteur. La colère transparaît parfois, l'ironie aussi, mais ce n'est pas un pamphlet qui nous est donné à lire. Les constats sont suffisamment clairs et significatifs pour que le lecteur prenne position. Eric Vuillard ne manipule pas son lecteur, il donne à voir des faits qui se suffisent à eux-mêmes.

Le texte me semble inférieur à "Tristesse de la terre" et à "L'ordre du jour", mais reste très intéressant. Il nous rappelle combien l'argent et les intérêts gouvernent sur nos grands hommes d'état qui sont prêts à fermer les yeux sur le sang quand besoin est.

"Congo" rappelle les dessous du colonialisme et l'éclaire d'une façon intelligente.
La chasse aux trésors 4 étoiles

Ça commence formidablement bien ! Nous sommes invités à la conférence de Berlin en 1884, où les pays civilisés vont se partager l’Afrique et ses richesses inexplorées. C’est que, pour assouvir leur soif de conquêtes, les grands de ce monde ont enfin compris qu’une valse diplomatique valait mieux qu’une guerre. A Berlin en 1884, l’auteur nous dit qu’on se prépare à la plus grande chasse aux trésors de tous les temps. Nous allons nous régaler !

Pour l’occasion, le chancelier Bismarck a mis les petits plats dans les grands. Tous les pays d’Europe, plus la Turquie les États-Unis et la Russie, sont réunis autour d’une table aguichante « pour régler, au nom du Dieu Tout-Puissant, dans un esprit de bonne entende mutuelle, les conditions les plus favorables au développement du commerce et de la civilisation dans les régions d’Afrique ».

Le ton est donné ! Eric Vuillard, avec une ironie irrésistible, nous fait la présentation des invités, des personnages éminemment cocasses « qui vont se pencher sur le destin du monde et chuchoter d’énormes calculs... ». S’en suit alors le ballet diplomatique qui se concentre assez rapidement autour de ce fabuleux territoire inconnu, qu’on appelle le Congo, et qui est le plus gros enjeu de la Conférence.

Malheureusement, la verve de l’auteur s’épuise peu à peu au fil des pages. Il arrive encore à nous amuser en nous racontant l’arrivée de Stanley, le seul à avoir exploré le bassin du Congo et dont les descriptions font rêver les diplomates et les experts les plus blasés.
Mais l’auteur n’était pas à cette conférence. Il ne sait rien des extraordinaires ruses et astuces dont a fait preuve Léopold II le Roi des Belges pour, finalement, remporter le gros morceau. Et c’est dommage, ça nous aurait bien amusés.

Quand la conférence est terminée, le ton vire à l’acrimonie. L’auteur nous raconte les expéditions des premiers chefs de district du Congo. Il s’attarde surtout sur les tristes exploits de deux criminels, Charles Lemaire et Léon Fiévez, qui ont vécu dans l’enfer de la jungle sans aucune préparation, et qui sont revenus épuisés, malades et à moitié fous, après avoir commis les pires horreurs.

Ces passages sont bien écrits, et même très bien. Eric Vuillard ne manque pas d’imagination mais il m’a semblé qu’il s’inspirait des récits de Joseph Conrad. Il suggère même que Léon Fiévez aurait servi de modèle au personnage de Kurtz dans « Au Cœur des Ténèbres » ; mais ça me paraît peu probable : Joseph Conrad raconte sa remontée du fleuve Congo en 1890 alors que Fiévez a été commissaire du District de l’Équateur entre 1893 et 1896.

Mais dans ce genre de récit on n’est pas à ça près. Il est convenu, une fois pour toutes, que sur le Congo, n’importe qui peut raconter n’importe quoi ; et, bien entendu, à chaque reprise du sujet, on fait de la surenchère dans l’épouvante  : ici on en est à 1308 mains coupées par jour ! Excusez du peu !
On imagine Léon Fiévez qui écrit à Léopold II : « aujourd’hui j’ai coupé 1308 mains » et le roi qui lui répond : « bravo, mon brave ! mais n’oubliez pas que les travailleurs ont besoin de leurs deux mains pour travailler... ».

L’imagination d’Eric Vuillard est à la hauteur de sa démesure : il nous dit que le « génocide » commandé par Charles Lemaire a fait 10 millions de morts ! Et ça, dans un pays à la recherche perpétuelle de main-d’œuvre ! (disons, entre parenthèses, que Charles Lemaire a officié de 1889 à 1893 et qu’en 1890, la population du Congo était évaluée à 10 ou 12 millions d’âmes tout au plus). Mais le lecteur ne cherche pas la vérité en lisant ce genre de livre. L’auteur dit lui-même qu’il ne sait à peu près rien de ces expéditions.

Dans les derniers chapitres, hélas ! Eric Vuillard s’égare complètement. Il ne retient plus sa hargne ! Il calomnie, avec une rage inouïe, les honorables familles qui ont œuvré à l’essor de la colonie belge et il a pour eux un répertoire d’injures que n’aurait pas renié le capitaine Haddock. (J’aurais préféré relire Tintin au Congo, mais c’est réservé aux jeunes de 7 à 77 ans). Il s’acharne particulièrement sur la famille Goffinet, dont les ancêtres avaient volé aux secours du Roi Léopold II quand celui-ci était seul à se débattre avec ses créanciers.

On se dit qu’avec ce récit, Eric Vuillard a trouvé le moyen d’assouvir sa rage anti-colonialiste, ce qui est bien dans l’air du temps. Mais il faut reconnaître qu’il le fait avec une verve et une ironie merveilleusement dévastatrice et avec un art consommé du pamphlet. Pour ma part, je serais prêt à tout lui pardonner s’il exerçait le même talent pour nous raconter comment les Français ont conquis l’Algérie et comment se passait la guerre d’Alger au moment même où s’épanouissait la colonie belge. Mais là, je crois qu’il lui faudrait un peu de poils où je pense, et… j’ai des doutes !

A lire pour le plaisir mais, surtout, sans y croire.  

Saint Jean-Baptiste - Ottignies - 82 ans - 22 mai 2018