The Great Antonio et autres contes de cirque
de André Trottier

critiqué par Libris québécis, le 5 octobre 2017
(Montréal - 75 ans)


La note:  étoiles
Les Loosers
Les Montréalais se souviennent d'Antonio Barichievich qu'ils appelaient affectueusement le Grand Antonio. Avant son décès survenu en 2004, on le voyait arpenter les rues du quartier Rosemont ou du Plateau Mont-Royal, tentant de vendre aux passants des photos rappelant ses heures de gloire alors qu'il tirait des autobus avec sa seule tignasse ou qu'il livrait des combats comme catcher. Malheureusement, la fin de sa vie se déroula sous le signe de la pauvreté. Indigence oblige, il en vint même à négliger sa personne, s'habillant de vêtements de fortune qu'il retenait avec une cordelette. D'aspect répugnant, il se voyait souvent refuser l'accès de certains établissements comme le Dunkin's Donuts du boulevard Rosemont. On le retrouvait alors sur un banc public d'où il sollicitait les usagers qui montaient à bord des autobus.

Au début de son recueil, André Trottier évoque le souvenir de ce colosse (150 kg et plus), qui a vécu dans la plus totale solitude quand l'âge coupa court à ses exploits. Cet immigrant débonnaire, qui avait fui seul l'Europe de l'Est, a conquis le cœur des Montréalais à une certaine époque, mais son icône a vite inspiré de la crainte. Les nouvelles de l'auteur s'inscrivent dans la lignée de ce personnage résigné au cirque de la vie. Tels des Grands Antonios, une galerie de mangeurs de rêves défilent comme autant de victimes d'une société qui, faute de donner suite à leurs aspirations, les a aiguillés vers des voies propices aux dérapages.

C'est sous le signe de la satire ou du sarcasme que les marginaux et les velléitaires sont épinglés. Par exemple, l'auteur dénonce la vanité des grandes entreprises en évoquant un lilliputien qui s'en prend aux majuscules. C'est un beau clin d'œil à l'œuvre de Jonathan Swift. Les belles trouvailles sont nombreuses pour signaler les dérives d'un ivrogne, le bavardage d'une femme qui abuse des médicaments, l'accrochage au cybersexe. Le recueil ouvre la porte derrière laquelle se cachent les êtres disqualifiés du combat de la vie. Pour se consoler de leur échec, chacun s'est trouvé une substitution qui conduit parfois à la folie, fin de toutes souffrances morales.

En exploitant ce contexte de la déchéance, l'auteur s'est abstenu de recourir à l'humour parce que les héros, épaules collées au tapis, entendent le compte fatidique de l'arbitre. C'est donc une œuvre sombre qui plaira surtout aux lecteurs branchés. Cette sensibilisation au sort des perdants de ce monde rappelle l'œuvre de Bukowski et de Selby. Malheureusement, le recueil d'André Trottier n'a pas la puissance évocatrice de ces auteurs. Certaines nouvelles même n'évoquent rien. On croirait un fourre-tout qui, en plus, ne respecte en rien l'art de la nouvelle ou du conte comme l'annonce le titre. Le dépouillement de l'écriture et de l'armature du recueil, qui aurait pu laisser sous-entendre plus qu'il n'énonce, rate la cible visée par l'auteur.