Sauver les meubles
de Céline Zufferey

critiqué par Cyclo, le 2 octobre 2017
(Bordeaux - 71 ans)


La note:  étoiles
l'amour dans la société en miettes
Séduit par une critique dithyrambique (on devrait toujours se méfier des critiques), j’ai acheté le roman de Céline Zufferey, "Sauver les meubles". Premier roman. L’auteur, qui semble d’origine suisse, nous conte les aventures d’un photographe dont les ambitions artistiques ont été déçues, qui a besoin d’argent pour faire soigner son père en fin de vie, et qui se résout à accepter un poste de photographe pour la réalisation d’un catalogue pour une entreprise de meubles. Inutile de dire qu’il tombe de haut : il n’a aucune liberté de choix dans les angles de prises de vue ni dans la mise en place des décors ou des personnages à photographier. Il fait la connaissance des modèles qui posent pour figurer dans les scènes de vie de famille complètement aseptisée que propose le catalogue : il s’entiche de Nathalie, une jeune femme et de Miss KitKat, une fillette asiatique de dix ans que sa mère adoptive transforme en poupée. Bref, rien d’artistique dans tout ça. Aussi, quand Christophe, le collègue chargé de tester au sous-sol la résistance des meubles, lui propose de photographier de façon "esthétique" des scènes de pornographie obscène pour un nouveau site, il pense trouver une rédemption artistique, après s’être dévoyé dans la photo commerciale destinée au consommateur. Mais là aussi, il va déchanter rapidement.

Le narrateur de "Sauver les meubles" est un pur produit de la solitude induite par le monde contemporain. Il chatte volontiers sur des sites de rencontres qui se révèlent d’un vide abyssal et sinistre, tant les gens qui s’y présentent véhiculent un ramassis de clichés grotesques sur les fantasmes sexuels. Par ailleurs, l'art ne paie pas. Mais la capacité d’aimer réellement, autrement que par le virtuel, ne fonctionne pas non plus. La pauvre Nathalie en fera les frais. Roman sur l’ennui, sur la misère morale et spirituelle de notre temps (on pense parfois à Houellebecq), le livre nous laisse un goût amer. Le monde ne s’est pas amélioré depuis "Les choses" de Pérec, qui pointait déjà du doigt les débuts du consumérisme matériel effréné qui s’emparait de la société. Comme Pérec, Zufferey nous propose un miroir ahurissant de notre actuelle société du spectacle. J’ai quand même aimé la puissance de la dénonciation, d’autant plus qu’elle se fait dans une lucide limpidité, dans le « voilà, c’est comme ça, on en est arrivé là ! », et sans pathos, comme un simple constat.

Avis aux amateurs : si vous avez du mouron, ce livre n’est pas pour vous. Vous serez bons pour le suicide !