Le sentier des reines T2: La vallée du diable
de Anthony Pastor

critiqué par Shelton, le 24 septembre 2017
(Chalon-sur-Saône - 61 ans)


La note:  étoiles
Une très bonne bande dessinée sociale...
Quand on ouvre l’album La vallée du diable, si on a rien lu sur le sujet et si on ne fait pas partie des lecteurs de l’album Le sentier des reines, il faut bien avouer que l’on ne sait pas trop où on va ni à quelle sauce on sera dévoré… Anthony Pastor est un auteur de bandes dessinées complet – certains le catalogueront plus facilement en auteur de romans graphiques ou bandes dessinées d’auteurs –qui sait vous accompagner rapidement au cœur d’un univers personnel pour des histoires longues, fortes et très prenantes…

Certains ont donc lu le volume précédent, Le sentier des reines, mais si les deux volumes se suivent bien et sont le récit, à la première personne, d’un certain Florentin, on peut lire La vallée du diable même sans connaitre le tome précédent… Un drame de la montagne, juste après la guerre mondiale, laisse deux veuves, un orphelin et un ancien militaire sur le carreau et ils vont tenter de survivre, d’oublier, de se reconstruire… Après ce premier volume savoyard, ils vont tenter leur chance, en 1925 en partant pour la Nouvelle Calédonie…

Anthony Pastor nous offre-là un magnifique et majestueux album de près de 120 pages suivi d’un dossier plus historique. Il faut dire que si ses personnages relèvent de la fiction, le cadre de ce territoire français d’Océanie est parfaitement respecté… L’histoire est forte, bien écrite, remarquablement bien dessinée et profondément humaine et elle renvoie de toute évidence à un projet d’écriture lourd très proche de la littérature…

Nos Savoyards se retrouvent en Nouvelle Calédonie pour tenter de reconstruire une vie sur une terre où les rapports humains ne sont pas si simples à vivre… Il va y avoir la découverte de la colonisation, d’une nature forte, avec du racisme et du travail pénible aux limites de l’esclavage… Et malgré tout, une histoire avec de l’amour, de la tendresse, de la jalousie… De plus, cette île a son lot d’anciens bagnards…

Les quatre personnages que l’on va suivre sont Blanca, Florentin, Pauline et Arpin. Ils fuient leur Savoie et ils vont se retrouver au cœur de ce pays avec les mines, les Kanaks, les terres arides qui nécessitent beaucoup de travail pour en sortir quelques aliments, l’alcool qui mine les autochtones, la chaleur… Mais cette terre dégage aussi de la sensualité, une sensualité qui devient obsédante car elle touche tout le monde même si chacun la vit à sa façon… On finit par découvrir une vie très spécifique… si loin de celle de Savoie.

On va rencontrer le propriétaire terrien qui ne comprend pas pourquoi une femme pauvre lui résiste, l’employé agricole sérieux et fidèle qui voit le jeune blanc réussir plus vite que lui, le pasteur, personnage énigmatique et un peu glauque, le commerçant qui cherche d’abord à exploiter les autres, les racistes prêts à chasser les Kanaks, ceux qui triment dur dans la mine, ceux qui trompent leurs femmes, la femme noire enceinte d’un blanc… Et plus l’album avance, plus le lecteur comprend que tout cela est un équilibre très fragile et qu’il suffirait un petit rien pour que l’explosion se produise…

La vallée du diable n’est pas un drame total, n’est pas une comédie, n’est pas un polar… c’est plutôt une tranche de vie sur une terre, avec un point d’orgue violent mais une vie qui va continuer, du moins pour ceux qui seront encore là, ici ou ailleurs…

J’ai beaucoup apprécié la narration graphique d’Anthony Pastor. Il arrive à nous plonger dans une ambiance que l’on finit par sentir, ressentir, entendre… On est avec ces personnages, très crédibles et pas toujours très sympathiques… On subit, on souffre, on est oppressé et on continue malgré tout d’espérer, d’attendre que tout s’arrange… en tournant les pages, jusqu’au bout, sans jamais cesser… La magie d’un bon récit, bien construit, équilibré, dessiné avec talent…

Finalement, on est probablement en face d’une bande dessinée sociale, profondément teintée d’humanisme et le tout offre du grand œuvre ! A lire sans faute !