Jean-Jacques Rousseau : la transparence et l'obstacle
de Jean Starobinski

critiqué par Numanuma, le 19 septembre 2017
(Tours - 44 ans)


La note:  étoiles
Tout dire, tout refaire
Parfois les circonstances de la vie offrent des occasions de revenir sur son passé, de revivre des moments jusque-là uniques. Parfois, on se réveille à 44 ans, avec un passé amical, sentimental, professionnel, et tout prend sens. Ce qui était impensable à 22 ans devient une évidence 20 ans plus tard. Certes, on peut se dire que 20 ans c’est long pour voir l’évidence. Mais on peut aussi considérer que c’est l’expérience de la vie qui permet de comprendre.
A 20 ans, je ne me voyais pas prof. J’étais jeune, j’imaginais la vie comme une course permanente aux bons salaires, aux jolies filles et aux bières envoyées à la régalade au bistrot. A 44 ans, je me réinscris en fac et prépare le Capes… Et les bières sont toujours au bistrot. Moins nombreuses. Et aussi dans mon frigo. Le bon salaire ? J’ai vite compris que je ne jouerai jamais dans cette catégorie-là. Les filles ? C’est moi ou elles sont toujours aussi jolies ?
Alors me voilà, entouré de jeunots rafraichissants et plein d’entrain, frais émoulus de la fac et avec cette envie qui m’a fait défaut à leur âge. Il en faut pour vouloir enseigner à 21-22 ans ! Ils ont ça ! Même pas peur !
Moi, je ne le montre pas trop, mais j’ai un peu la trouille quand même. Pas vraiment le droit à l’échec. Pas sûr de m’en relever. Y’a pas 36 solutions : être volontaire, c’est tout. Je lève le doigt, me propose. Pas de problème, je passe à l’oral la semaine prochaine. Et je peux choisir le livre ? Royal !
On rembobine. Les années 90. Paris IV. La Sorbonne. L’éclate totale, la vie étudiante à la limite de la caricature : j’ai cours mais je me lève pas, je joue au tarot tout l’après-midi, je sors dès que possible, claque l’argent de ma bourse et de ma pension chez Gibert Joseph (fallait pas mettre un disquaire en face de la fac non plus… ! La majorité de ma collection date de cette époque) et je sors souvent en soirée. Un an comme ça. Après un prévisible ratage aux examens, je me rends compte qu’il est temps de s’y mettre. Mais c’est pas facile en fait ! Suffit pas d’aimer lire et refaire le monde jusqu’à pas d’heure…
Retour au présent.
Je ressort mon Starobinsky de la bibliothèque du fond ; il retrouve sa place d’avant, sa place devant. Chapitre VII : Les problèmes de l’autobiographie. Le titre est simple, le fond un peu moins. Les souvenirs ? Vagues, diffus, inutilisables. Mais un sentiment de retrouvailles avec quelque chose de vital. Rousseau… Salle 104. Les années 90. Ma jeunesse. Salle 108 bis. Ma jeunesse avec des yeux d’adulte.
Mardi 19 septembre 2017. C’est à moi de parler.
Jean Starobinski est né à Genève en 1920. Ses études de lettres et de médecine à l’université de Genève l’ont conduit à explorer à la fois la voie de l’histoire des idées, de la littérature et de la médecine, et celle de la critique littéraire et artistique. Son essai est un classique des études sur Rousseau publié initialement en 1957 et révisé en 1970, au point que 60 ans après sa première publication, il est rare de trouver une analyse qui ne réfère pas au titre de l’essai.
Starobinsky fait une analyse de l’œuvre de Rousseau pour ce qu’elle est, sans jugement moral. Il part à la rencontre de Rousseau, écrivain en fin de vie, vivant en ermite, fâché avec tout ce qui compte dans le monde des lettres de son époque. Que Rousseau se sente persécuté ou qu’il le soit vraiment n’entre pas en compte dans l’analyse. Ce qui importe, c’est que Rousseau se sente dans l’obligation de se montrer entièrement à nu devant les hommes.
Or, le titre de l’essai l’indique, Starobinsky met à l’épreuve la volonté de transparence de Rousseau, s’interroge sur la posture de l’écrivain désirant confesser des péchés qu’il est le seul à connaître et dont personne ne lui demande raison, met à la question le désir profond et inouï de ce singulier écrivain à la fois auteur, héros et narrateur, qui se veut transparent au monde et à lui-même.
Le projet de Rousseau se veut inédit : « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de sa nature ; et cet homme ce sera moi ». Dès l’incipit, Rousseau rejette implicitement Les Essais, car si Montaigne a bien tenté lui aussi de dire qui il était, il n’a pas raconté l’histoire de sa vie. Pour Montaigne, pas d’autobiographie.
Rousseau veut montrer comment il est devenu ce qu’il est. Son autobiographie, c’est le discours de sa vie. La question « qui suis-je ? », qui est au centre du problème autobiographique, ne semble pas poser de difficulté pour Rousseau. Starobinsky analyse ainsi le point de vue de l’auteur : « Pour Jean-Jacques, la connaissance de soi n’est pas un problème, c’est une donnée : « Passant ma vie avec moi-même, je dois me connaître ».
Son ambition va donc au-delà du simple portrait, même détaillé et précis. En effet, le portraitiste n’a accès qu’à l’instant présent et à la surface de l’être, il ne peut en connaître le passé. De plus, Rousseau considère que la seule personne apte à se peindre, c’est le peintre lui-même : « Nul ne peut écrire la vie d’un homme que l’homme lui-même ».
Comment y parvenir ? En n'omettant rien, en suivant un fil chronologique, en remontant aux origines jusqu’au moment fondateur.
Voilà pour la transparence.
Starobinsky peut maintenant interroger la posture unique de l’écrivain.
Rousseau veut « tout dire » mais cela est-il humainement possible ? Une omission, même involontaire, viendrait-elle compromettre toute la vérité ? Et jusqu’où remonter, comment définir l’élément fondateur ? Comment être libre et échapper au sens qu’impose un ordre interprétatif ?
De plus, le langage semble impropre à satisfaire les exigences de Rousseau, impropre à exprimer les sentiments. Il lui faut donc trouver un langage à hauteur d’ambition, apte à restituer la saveur unique, inestimable, de l’expérience personnelle. Il ne faut rien de moins qu’inventer une écriture « dont l’objet est le moi écrivain », dans sa complexité et son unicité.
Enfin, Starobinski note que les écrits de Rousseau ne mettent pas en cause la connaissance de soi proprement dite, mais la reconnaissance par les autres : « Il ne suffit pas de vivre dans la grâce de sa propre transparence, il faut encore vivre sa propre transparence et en convaincre les autres ».
Voilà pour l’obstacle.
Pour Starobinsky, le projet autobiographique de Rousseau est viable dès lors que certaines règles sont respectées.
Se dire, c’est se soumettre au sentiment et au souvenir. Dès lors, le langage n’est plus un problème car il s’agit plus de faire œuvre littéraire. « L’œuvre se fera comme elle pourra ». L’acte d’écriture devient acte de dévoilement. Le langage, par son immédiateté, est la garantie du passé tel qu’il a été vécu. Les confessions, la transparence donc, purifient tout ce qui était mensonge.
On comprend donc que la vérité historique n’est pas primordiale, ce qui l’est, « c’est l’émotion d’une conscience laissant le passé émerger et se présenter en elle ». L’essentiel n’est pas le fait. L’essentiel c’est le sentiment d’autrefois car il peut surgir à nouveau et avec plus d’émotion même si certains bonheurs sont intraduisibles.
« L’authenticité n’est rien d’autre qu’une sincérité sans distance et sans réflexion, une spontanéité qui n’est plus assujettie à un objet qui la précéderait et auquel elle devrait obéissance ».