Enrichissement: Une critique de la marchandise
de Luc Boltanski, Arnaud Esquerre

critiqué par Colen8, le 15 septembre 2017
( - 76 ans)


La note:  étoiles
Un tournant encore discret du capitalisme
La production de masse selon le modèle fordiste s’est épanouie à partir de l’entre-deux-guerres. La rentabilité du capital industriel s’étant effritée dès le milieu des années 1960 de par la concurrence, les hausses de salaire, le début de saturation de la demande, la recherche de nouveaux gisements de profits serait à l’origine de ce changement de paradigme qualifié d’économie de l’enrichissement par les auteurs. La désindustrialisation, les délocalisations auront été une première réponse du capitalisme dans les pays ouest-européens. Un long développement appuyé sur une analyse sociologique profonde met en évidence une seconde voie d’enrichissement en apparence inédite qui reprend à son compte les concepts de plus-value marchande énoncés par Fernand Braudel, la troisième étant la financiarisation de l’économie déjà largement traitée ailleurs.
L’enrichissement dont il est question ici se présente selon une typologie dynamique de mise en valeur encore floue, qui reconnait quatre formes principales : la fabrication industrielle précédente dite standard, un modèle dit de collection hautement valorisable, un flux dit de tendance qui crée les phénomènes transitoires de mode, enfin le modèle dit actif sur lequel se greffent l’ensemble des transactions dans le temps qui traduisent l’enrichissement. L’investissement dans les usines – dont les productions finiront en déchets au terme du cycle de vie ordinaire – ne suffisant plus, s’est développée une stratégie calquée sur les comportements connus des privilégiés fortunés relatifs aux valeurs patrimoniales et aux collections qui s’exerçaient couramment à moindre échelle par le passé(1). Insensiblement sur plusieurs décennies s’est mis en place un cercle vertueux de création de richesse multiforme au cœur duquel se trouve la notoriété des marques dont certaines sont elles aussi fort anciennes. Un tel cercle est illustré notamment par une croissance et des marges supérieures à la moyenne existant dans les groupes du luxe LVMH ou Kering, comme chez leurs concurrents, industries animées en France par le Comité Colbert.
C’est aussi une stratégie jouant sans le dire explicitement la synergie convergente avec les institutions étatiques et les collectivités comme le montre l’exemple de mise en valeur de l’Aubrac. L’offre correspondante a pour objectif de capter l’appétence d’une clientèle profitant de la montée des inégalités partout donc y compris dans les pays émergents, sinon pour le plus grand luxe du moins pour une forme de singularité dans la consommation. Investie par les professionnels de la culture en général, elle recouvre un large spectre d’activités récréatives et de métiers tenus souvent par des indépendants, créateurs, artisans, allant de la restauration d’objets ou de monuments au classement de sites patrimoniaux, en passant par la mise en valeur touristique de concert avec la revitalisation du folklore et des traditions.
Ces gisements de valeur qui forment la base du capitalisme d’enrichissement donnent aussi matière à débat. Ils contribuent à enrichir les plus riches qui disposent du patrimoine culturel, foncier et immobilier nécessaires, favorise quelques gagnants parmi ceux qui savent se vendre et activer leurs réseaux, précarise les laissés pour compte qui se trouvent échapper à l’action revendicative des structures syndicales antérieures. Pour ardu et dense que soit ce discours sur l’économie de l’enrichissement qualifiée de « capitalisme intégral » il est exposé dans un langage fluide, sans jargon. Les lecteurs scientifiques et amateurs éclairés d’abstraction trouveront en annexe une esquisse de formalisation mathématique dérivée des graphes de la théorie des catégories. Toujours est-il que Luc Boltanski et Arnaud Esquerre souhaitent voir leur travail de recherche se poursuivre en même temps qu’inciter les instituts de statistiques à revoir leurs nomenclatures afin de corroborer ces hypothèses.
(1) Cf. l’économiste américain T. Veblen, auteur en 1899 de la Théorie de la classe de loisir, traduit et publié en France chez Gallimard en 1970