Un amant de fortune
de Nadine Gordimer

critiqué par Vigno, le 8 mai 2004
( - - ans)


La note:  étoiles
Contre toute attente
Abdou, un immigrant provenant d'un pays africain non nommé, travaille au noir dans un garage au cap, un avis d'expulsion ayant déjà été émis contre lui. Un jour, il a l'occasion de rendre service à Julie, la fille en rupture de famille d'un riche sud-africain. Comme on dit, la flamme passe entre les deux. Malgré leur déni, ils tombent amoureux. Un amour plus ou moins avoué, plus ou moins consenti à cause de tout ce qui les sépare. Les choses vont bien jusqu'au jour où Abdou est repéré par les agents de l'immigration. Julie fait jouer ses relations, mais rien n'y fait. Elle décide de tout abandonner, elle force la main d'Abdou, l'épouse et rentre avec lui dans son pays musulman en marge du désert. Bref, les rôles sont inversés, Julie étant devenue l'étrangère démunie. Pour des raisons évidentes, je ne peux pas raconter ce qui se passe ensuite, mais disons que le roman prend tout son sens à partir de cet instant.

Cette Julie, gosse de riches, un peu perdue dans son monde factice, trouvera dans l'univers âpre de son mari l'occasion de renouer avec elle-même, avec des valeurs "plus humaines". C'est quand on a tout qu'on ne possède rien? Son évolution est un peu dure à avaler, mais on ne demande qu'à y croire, tant est raconté tout en subtilité son évolution. Ce que j'aime de l'auteure, c'est qu'elle prend le contrepied de tous les préjugés, à commencer par ceux que véhicule le sentiment amoureux. Qu'est-ce donc que l'amour? Une chambre à soi d'abord et avant tout? On est toujours en quête de soi, même dans l'amour.

C'est mon premier Nadine Gordimer. Ce roman offre du Tiers-Monde une image sans pittoresque ou misérabilisme. On comprend le pouvoir d'attraction du monde occidental sur un habitant d'un pays pauvre. On comprend le déchirement que tout départ provoque. Entre le désir et le ressentiment.
Problématique de l’immigration 8 étoiles

« Un amant de fortune » a été écrit en 2001, soit dix ans après la fin de l’apartheid. Il n’est donc pas un roman dénonçant ce qui opprima si longtemps la majorité des habitants de l’Afrique du Sud ; les non-blancs pour faire simple, mais il concerne un problème finalement d’une grande actualité dans nos contrées, le problème de l’immigration depuis des pays où la liberté n’existe pas, non plus l’avenir, l’immigration à but économique dans ce cas précis.
Abdou est employé comme mécanicien dans un garage de Johannesburg et c’est ainsi que Julie, blanche aisée, même si rebelle, le rencontre pour la première fois ; sa voiture est tombée en panne. On ne sait pas formellement quel est le pays d’Abdou, sinon que c’est un pays sans ressources propres. Allez, je miserais une pièce sur la Somalie ou un pays de cette zone d’Afrique de l’Est.
Plus important, Abdou est ce qu’on appellerait ici un « sans papiers ». Et même carrément un illégal puisque sous son vrai nom, l’Etat sud-africain lui a demandé de quitter le territoire et qu’il est resté sous une fausse identité. Il est employé, exploité, au noir par le garage et vit dans l’instabilité permanente. Une relation improbable se noue entre Julie, l’idéaliste, et Abdou, celui qui cherche une reconnaissance de son droit à exister et à prospérer. Julie aime Abdou. Nadine Gordimer nous le laisse clairement entendre. Dans le cas d’Abdou, certainement de l’opportunisme se mêle aux sentiments. Rapidement la réalité va rattraper Abdou et il est sommé de quitter le territoire.
Contre toute attente, Julie décide de le suivre dans son pays, aux franges du désert et où le statut de la femme n’existe pas en tant qu’individu indépendant et responsable. C’est surtout cette aventure qui captive Nadine Gordimer – et moi avec je dois le dire – et ses développements sont plus qu’intéressants. Marque des grands auteurs, elle dépasse – et de loin – le stade de la bluette pour emprunter des chemins de traverse philosophiques. Pour autant le rythme de l’histoire racontée est très différent des autres romans de Nadine Gordimer que j’aie pu lire. Elle qui procède couramment à la façon d’un entomologiste examinant chaque détail consciencieusement et progressant très lentement on a plutôt l’impression là qu’elle a pris de l’altitude, qu’elle envisage dès le départ la problématique dans sa globalité et que l’histoire est moins essentielle, moins fouillée. Au moins dans la première partie avant qu’ils ne quittent l’Afrique du Sud.
A mon sens un Nadine Gordimer qui sort de l’épure classique.

Tistou - - 64 ans - 1 avril 2019