Bienvenue au Moyen Age de Michel Zink

Bienvenue au Moyen Age de Michel Zink

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Critiques et histoire littéraire , Littérature => Francophone

Critiqué par Numanuma, le 2 septembre 2017 (Tours, Inscrit le 21 mars 2005, 46 ans)
La note : 8 étoiles
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Tristan, Iseult, Perceval, Arthur, Roland, c'est pas de la camelote

Sonnez hautbois, résonnez cors, cornemuses et cors de chasse, portez pelisses, tuniques, surcots, vos braies et chausses, polissez vos armures, fourbissez vos armes, l’aventure attend le chevalier au détour des chemins de la forêt de Brocéliande. Adorez votre Dame, chantez ses louanges car le temps sera long avant vos retrouvailles. La quête sera dure mais le gain précieux. Amis lecteurs, c’est au Moyen Age que nous convie Michel Zink, voyage intemporel, éternellement renouvelé, mystérieux et pourtant familier.
Moyen Age… Ces simples mots suffisent souvent à évoquer instantanément et mieux qu’une madeleine de Proust, tout un univers de châteaux merveilleux, de dragons inventés, de coupes magiques, de batailles épiques, de duels, de magiciens rusés, de conseillers rappelant au roi de remettre sa culotte à l’endroit, de gueux dépenaillés, de ballades accompagnées à la vielle et au luth, de tapisseries magnifiques recouvrant les murs froids du donjon, de seigneurs fiers, de vassaux rebelles pour les uns, fidèles pour les autres… Et non, je ne parle pas de Game of Thrones mais ça y ressemble.
Et pourtant, la façon dont est nommée cette période de notre Histoire, qu’on dit souvent sombre, porte la marque d’une forme de mépris car il désigne une période comprise entre 2 autres, considérées en creux comme meilleures, plus intéressantes, plus notables. Le Moyen Age ne serait donc qu’une période intermédiaire sans noblesse ni valeur ? Bien mal avisé celui qui s’en tiendrait à cette analyse. D’autant plus que sa datation n’est pas des plus aisée.
On coupe souvent le Moyen Age ainsi : début en 475 avec la prise de Constantinople et fin en 1453. D’autres chercheurs penchent plutôt pour un début en 395, date du découpage entre empire romain d’Occident et empire d’Orient. Jacques Le Goff propose pour sa part une fin au moment de la Révolution industrielle…
Mais les problèmes de dates ne sont pas notre préoccupation actuelle. Michel Zink, une référence parmi les médiévistes, professeur au Collège de France, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, philologue, promène le lecteur au sein d’une France non unie, pleine de dialectes et de patois d’où émergent cependant deux parlers : la langue d’oïl et la langue d’oc. Promenade bien studieuse en vérité car au fil de ces 180 pages surgissent des vers venus des temps anciens, portés par une langue romane, qui n’est plus du latin mais pas encore du français, qui ressemblent plus à une langue étrangère qu’à notre ancêtre direct. Heureusement, les poèmes, imprimés en couleur, sont dotés d’une traduction.
C’est la fine fleur de la littérature courtoise qui défile en 40 courts chapitres (avant d’être reliées, ces pages ont été lues sur France Inter, ce qui explique la taille modeste de chaque chapitre, l’intervenant n’ayant que quelques minutes à l’antenne) avec en son centre Chrétien de Troyes, auteur dont on ne sait quasiment rien sinon ceci : originaire, probablement, de Troyes, il invente le roman médiéval. Il est l’un des plus grands écrivains de l’histoire littéraire française.
Sans lui, pas de roi Arthur ? Nous n’irons pas jusque-là. D’abord parce que le roi mythique a déjà existé sous la plume de Wace, qui dit l’avoir trouvé dans L’Histoire de rois d’Angleterre de Geoffroy de Monmouth. Ensuite parce que la « matière de Bretagne » reprend des contes et légendes transmises oralement dans lesquelles Arthur a pu faire son apparition. Cependant, sa vérité littéraire et sa descendance tiennent étroitement à l’œuvre de Chrétien de Troyes. Ce roi, dont aucune source historique ne peut affirmer qu’il a bien existé, ce roi que nous connaissons tous sans jamais avoir vu Excalibur dans aucun musée ni plantée dans aucun roc (ou éventuellement dans le hard rock, genre pas avare de références visuelles et textuelles aux légendes celtes, bretonnes et scandinaves), sans avoir retrouvé le moindre morceau de Table Ronde, ce roi de légende nous est aussi intime que Charlemagne, Napoléon ou de Gaulle, pour prendre des personnages historiques réels, ou le capitaine Némo, Jean Valjean ou Dracula, pour prendre cette fois des héros de romans passés à la postérité, connus de tous, même sans avoir lu les livres.
Mais Chrétien ne doit pas cacher la forêt de poètes qui ont commencé à « mettre en roman », c’est-à-dire à traduire le latin en langue vulgaire. Avant même de parler de roman, au sens où nous l’entendons aujourd’hui, il faut parler de poésie. Les troubadours, ces poètes de langue d’oïl, nous ont livré les premières œuvres, même si la plus ancienne œuvre en langue française, la Séquence de sainte Eulalie (rédigée vers 881 ou 882) a une vocation édifiante et religieuse.
Un peu d’histoire. En 813, le Concile de Tours ordonne aux prêtres de prêcher en langue romane ou teutonne, soit en français ou en allemand. Pour être efficace, l’évangélisation doit être comprise. La Séquence de Sainte Eulalie est un poème en latin mais il est associé à un poème en langue romane. L’objectif est double : la partie latine s’adresse aux lettrés, élite capable d’abstraction à laquelle s’adressent les complexes exégèses, la partie en français permet aux simples, le peuple, de comprendre le sens de la solennité du jour. C’est la version parlée, chantée plutôt, des vitraux, qui remplissait le même office d’instruction.
Revenons à nos troubadours. Eux inventent la chanson de geste, long poème narratif. La geste… Il s’agit d’un ensemble de valeurs courtoises, de prouesses, d’exploits, d’aventures. C’est la version moyenâgeuse de l’épopée. Après la vie des saints, dont nous avons vu un exemple plus haut, c’est le premier grand genre littéraire français. Elle est composée de « laisses » construites sur la même assonance ou la même rime. Le ver est généralement un décasyllabe comportant une coupe dite « épique » après la 4ème syllabe.
En général, les événements qui ont servi de point de départ datent de plusieurs siècles. Dans le cas de la Chanson de Roland, il s’agit de l’époque de Charlemagne et son fils, Louis le Pieux). Les poèmes réinterprètent ces événements dans la perspective de leur époque et de leur public. Le thème principal est la lutte contre les Sarrasins, thème d’actualité à l’époque des croisades et de la Reconquista en Espagne. La chanson de geste exalte particulièrement la chevalerie et la vaillance guerrière, la « prouesse ».
La chanson de geste est essentiellement guerrière et les exploits physiques des héros sont livrés hyperboliquement à l’admiration des foules. Tout héros épique naît sous le signe de la démesure, laquelle peut prendre la forme du crime, qui permettra, après une prise de conscience douloureuse, l’accession à la sainteté.
La femme apparaît dans cet univers guerrier et sa place croît à mesure que l’on s’éloigne des origines car l’influence courtoise pénètre progressivement le genre épique, de même que l’influence bretonne.
Le Moyen Age est l’âge parfait pour se perdre. Le Moyen Age est parfait pour se retrouver. Suivre ses chemins, c’est remonter ses origines, retrouver le sens des mots, leur forme initiale, primitive même, c’est renouer avec de bien lointains aïeux au discours parfois difficile à saisir mais qui frappe par sa force évocatrice. Et je ne parle pas de Game of Thrones, ça n’y ressemble pas.

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