Faux départ de Marion Messina

Faux départ de Marion Messina

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Débézed, le 23 août 2017 (Besançon, Inscrit le 10 février 2008, 71 ans)
La note : 7 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 3 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (20 418ème position).
Visites : 1 976 

L'amour serait-il dans le pré ?

Marion Messina raconte dans ce roman l’histoire d’Aurélie, une histoire qui pourrait être un peu la sienne si on en croit la notice biographique. L’histoire d’une jeune fille suffisamment douée pour réussir au moins deux concours d’entrée dans des écoles prestigieuses mais qui ne peut s’y inscrire parce que ses parents n’ont pas les moyens de financer un logement dans une grande ville éloignée de leur domicile. Alors, Aurélie s’inscrit, comme la plupart des étudiants, dans une faculté où elle s’ennuie bien vite, elle est seule, elle ne connait personne, elle habite toujours chez ses parents. Ses études deviennent vite une préoccupation secondaire, elle veut donner un sens à sa vie, rompre avec celle de ses parents puérile, besogneuse, sans relief et sans ambition. Elle accepte un petit boulot pour gagner un peu d’argent et prendre son indépendance.

Pendant ses heures de travail, elle rencontre un émigré colombien arrivé un peu par hasard à Grenoble où elle suit ses cours, à proximité du domicile de ses parents. Alejandro, le jeune colombien, est aussi seul qu’elle, les diplômes qu’il obtient ne lui ouvrent aucune porte, il empile les petits boulots pour subsister en France et surtout ne pas être obligé de rentrer dans son pays. Avec lui, Aurélie découvre l’amour et le plaisir mais Alejandro ne veut pas s’attacher définitivement à une femme, il veut rester libre de son destin et finit par partir seul la laissant sans avenir dans une ville qu’elle ne supporte plus. Elle prend alors une grande décision, elle part pour Paris où elle compte bien trouver un emploi stable et une situation tout aussi stable avec un homme qui saurait l’aimer.

Mais Paris est une ville féroce qui dévore ceux qui ne la connaissent pas, elle trouve bien un emploi mais encore un boulot peu stable, mal payé et surtout peu valorisant, sans possibilité de promotion. Elle découvre alors toute la puérilité du monde du travail où derrière les belles façades et les belles tenues, règne souvent une réelle misère, une nouvelle forme de misère, la misère dorée. Un séjour dans une auberge de jeunesse miteuse, un bout de chemin avec un cadre divorcé bien payé mais ennuyeux, la conforte dans son idée : elle n’a aucun avenir dans la capitale où elle n’a rencontré qu’un seul ami, un livreur de pizzas, qui l’incite à quitter cette ville et cette vie. « Cette vie rend con. Regarde-toi. Tu es belle, intelligente, tu es payée pour perdre ton temps dans des halls d’accueil. Tu gâches ton énergie, tu vas passer à côté de ta jeunesse dans cette ville de merde. »

Marion Messina semble bien connaître cette vie de galère où ceux qui ont décroché, découragé par des études sans perspectives, croisent ceux qui ont réussi et tremblent tous les jours devant le pouvoir d’un supérieur souvent incompétent qui passe le plus clair de son temps à terroriser ses sous-fifres pour sauver sa propre peau. Pour elle, il y a bien peu d’espoir dans cette vie où des employés surdiplômés n’arrivent pas à gagner leur vie au service de cadres supérieurs de l’administration ou des entreprises pas plus compétents que cultivés. Elle dénonce aussi les errements de l’Education nationale incapable de s’adapter aux nouveaux besoins de la population, la tyrannie de la société de consommation, l’exploitation de la grande finance et toutes les tares de notre société qui incitent les citoyens découragés à rester debout et à se mettre en marche même si cela risque de ne pas changer beaucoup les choses.

Le bonheur serait-il là où l’auteure semble l’avoir cherché en validant un BTS agricole : dans le pré ?

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Illusions perdues

8 étoiles

Critique de Kostog (, Inscrit le 31 juillet 2018, 46 ans) - 5 janvier 2019

C'est un excellent premier roman que Marion Messina réalise avec Faux départ, l’histoire d’une jeune fille de province, un peu naïve, bercée par le mythe de l'égalité des chances et qui découvre tout à la fois la médiocrité de l’université française, des profs quelconques dont les cours insipides n’engendrent que l’ennui, la solitude au milieu d’une multitude d’étudiants « de capacités intellectuelles moyennes » pour laquelle elle ne ressent que peu d’affinité et la nécessité pour une étudiante d’origine modeste devant se loger loin de la résidence de ses parents de trouver des petits boulots qui forcément rogneront le temps qu’elle peut consacrer à ses études.

Dans ce roman, tout n'est pas neuf. Certains écrivains ont, par exemple, décrit avec talent la distance qu'ils ressentaient vis-à-vis d'un milieu familial où aucune préoccupation autre que matérielle n'était jamais à l’ordre du jour, d'autres, l'absurdité d'une vie bouffée par la quotidienneté du métro-boulot-dodo, mais Marion Messina nous offre avec une plume alerte un tableau détaillé de ce Titanic qui sombre doucement depuis les années 1970 qu'est la société française et plus précisément de l'amère désespérance des classes pauvres et moyennes face au blocage de l'ascenseur social. Elle le fait mieux que tous nos sociologues diplômés guidés davantage par des idéologies que par la volonté d’ouvrir les yeux et de décrire le réel..

L’histoire d’amour qu’elle vit avec un jeune Colombien introduit la chaleur de la passion dans ces illusions si tôt perdues. Elle offre un miroir bienvenu au caractère français « un peuple qui haïssait toute forme de conflit, qui préférait éviter les sujets qui fâchent, si tant est qu’il y en eut encore », mais se révèle vite n’être qu’une réplique exotique de la volonté de jouir sans entraves et sans attaches que le déminage de la société bourgeoise a autorisé et le féminisme par un effet paradoxal inverse porté à son comble.

Le résultat, peu réjouissant pour les jeunes générations, de ce sacrifice de l’emploi choisi par la France depuis les années 1970 et accentué par la mondialisation sans protection depuis les années 1990, la constante augmentation des dépenses publiques ne sauvant rien sur le fond, c’est ce que nous montre Faux départ.

Le livre est bien écrit, percutant en cela qu’il frappe par sa justesse, par sa fragrance de vérité qui est la marque de tout bon roman. Marion Messina saura-t-elle développer sa petite musique personnelle en continuant d’affronter le réel ? L’avenir nous le dira.

"Faux départ" de Marion Messina : du Houellebecq, mais pas que

9 étoiles

Critique de Lettres it be (, Inscrit le 7 mai 2017, 24 ans) - 1 novembre 2018

C’est qu’on aurait presque pu passer sous silence Faux départ, le premier roman de Marion Messina publié chez Le Dilettante. Un roman qui n’a effectivement pas fait trop de vagues dans une rentrée littéraire 2017 plutôt occupée à se retourner vers son passé franco-algérien (L’Art de perdre longtemps pressenti pour le Goncourt, et bien d’autres romans) ou vers son Histoire sombre (L’Ordre du jour officiellement sacré au même endroit). Et pourtant, très vite, on vit en Marion Messina la digne héritière de nul autre que Michel Houellebecq himself. Mérité ?

# La bande-annonce

« Alejandro s’était réveillé avec la bouche sèche et la mi-molle des matins maussades. »

Entre Aurélie, qui crève d’ennui dans une fac, et Alejandro, le Colombien expatrié, l’amour fou et inimitable, le frisson nouveau sont toujours à portée de corps mais jamais atteints. La vie fait parfois un drôle de bruit au démarrage…

# L’avis de Lettres it be

Jeune grenobloise sans histoire, ensuite rédactrice indépendante en France puis au Québec, puis titulaire d’un BTS agricole, rien ne prédestinait le nom de Marion Messina à faire des vagues en libraire et ce dès son premier roman. Et pourtant, la quasi-banalité de cette trajectoire lui donne toute la légitimité pour ne parler de rien d’autre que l’histoire d’une jeune fille d’un coin de France, étudiante, qui s’amourache d’un Colombien expat’. Quand rien d’intéressant se transforme en un tout plus que captivant…

« La défense du principe d’égalité des citoyens était poussée à son paroxysme, il croyait souvent avoir des hallucinations devant certains débats, notamment ceux d’Yves Calvi ; Christophe Barbier lui semblait être un personnage de bande dessinée.

Histoire d’amour somme toute classique, plongée dans le quotidien d’une jeune fille de France, temps d’arrêt littéraire objectif sur notre quotidien banal trop banal… Difficile de ranger Faux départ dans une case toute faite tant les visées paraissent nombreuses et la réussite unique. Pour un premier roman, Marion Messina fait reparaître tout l’acide réalisme d’un Houellebecq, modestement la « petite musique » d’écriture d’un Céline ou encore l’ennui captivant d’un Jay McInerney. Aurélie, l’héroïne de ce roman, c’est vous, c’est moi, c’est elle. Et dans notre société toujours en quête d’un ailleurs idéalisé notamment en matière littéraire, quoi de mieux qu’un regard froid, sans fard pour dire ce qui se joue en nous et autour de nous ?

« Pour Christine, il y avait quelque chose de rétrograde et de profondément mortifère dans le culte des grandes familles ; son troisième enfant avait été conçu pour optimiser les prestations familiales et surtout pour tenir compagnie aux deux grands.

Dans un écrin résolument autobiographique à la langue effrayante de justesse, Marion Messina enchante les quelques 222 pages de son premier roman. Un enchantement qui s’étale dans ce réel, notre réel, qui prend vie sous la plume d’une auteure qui ne semble déjà n’avoir plus rien à prouver. Faux départ frappe juste, sans coup férir. La comparaison a vite été faite avec Michel Houellebecq et d’autres. Et si Marion Messina nous montrait là ce que c’était de faire du… Marion Messina ?

« Ses parents étaient dans l’incapacité financière de lui permettre de s’épanouir loin de leurs discussions autour de l’assurance auto, le loyer qui augmente et les séances shopping chez le hard discounteur du coin.

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