Mantra de Rodrigo Fresán

Mantra de Rodrigo Fresán

Catégorie(s) : Littérature => Sud-américaine

Critiqué par Thierryscherer, le 3 août 2017 (Genève, Inscrit le 3 août 2017, 42 ans)
La note : 7 étoiles
Visites : 194 

UNE CONSTELLATION DE DEBRIS CHAOTIQUE POUR CERNER MEXICO

Rodrigo Fresán, l’auteur argentin, devait dépeindre Mexico City en un court roman. Une commande pour la série «Año 0» des éditions Monadori. L’expérience s’est terminée par 539 pages d’un livre protéiforme avec presque autant de dimensions que la capitale mexicaine. Du pays dont Breton disait qu’il était le seul a être surréaliste, Fresan nous fait le récit éparpillé de sa capitale grouillante et excessive.

Dès lors que Martin Mantra lui a tendu un révolver -en l’honneur d’une partie de roulette russe pendant une récréation- l’obsession du narrateur pour le Mexique n’a cessé de grandir. Ce sera d’abord la monomanie pour le film Super 8 de «L’anniversaire de Martin Mantra / neuf ans» et sa généalogie abondante. Puis sa tumeur -effaçant tout autre souvenir que ses préoccupations mexicaines- qui va s’étendre et tout emporter dans sa matière grise; comme une métaphore de l’expansion tentaculaire de la mégapole. Désormais possédé, notre instigateur n’aura pas le temps de fouler le sol d’Amérique centrale. A l’aéroport Benito-Juárez il devient cadavre, un défunt du «dia de los muertos». Dès lors, à l’instar du protagoniste de «Enter the Voïd» de Gaspard Noe; sa conscience va continuer d’évoluer. Elle le fera parmi une nébuleuse de stéréotypes mexicain. L’ectoplasme de notre narrateur se tisse une toile obsessionnelle pour tout ce qui représente le District Fédéral: les téléviseurs ânonnant inlassablement les télénovelas, des lutteurs de catchs mystifiés, des figures historiques fantomatiques, des guérilleros inventés de toute pièce, Frida Kahlo, les chansons tristes; tout cela crée une constellation labyrinthique dénuée de forme concrète mais terriblement efficace pour saisir la nature de la capitale. Comme Mexico, l’imaginaire de Fresan envahit tout. Et dans ce tourbillon de corpuscules, on expérimente l’enivrement du lecteur… voire la défonce. La forme même de la rédaction est en constante mutation. Pour finir, le narrateur devient une intelligence robotique dans une cité futuriste, interférant dans les flux des vieilles télévision à la recherche d’une figure paternelle.

Par une écriture faisant référence aux cut-up de la beat génération (on croit reconnaitre les méthodes de Burroughs ou Kerouac), Fresán use de toutes les ficelles littéraires pour mieux dessiner Mexico. Descriptions cinématographique, découpages de fulgurances, redites à la limite du radotage maniaque, fragments psychédéliques, mythologies extrapolées, omniscience du narrateur, figures désincarnées et même une tentative d’histoire coloniale en «reverso» (!) façonnent le surréalisme de ce roman.
Et puis (par détours), Fresan glisse des tonnes de références à la pop culture: Kubric, Dylan, la 4ème dimension, Glenn Gould, Gainsbourg.

Comme si il naquît mexicain, Fresán déniche la magie dans tous les détails et construit la superstructure du District Federal à partir de débris. Toutes ces particules de mexicanitude qui s’assemblent chaotiquement en un tout, jusqu’à faire entrer l’esprit même de D.F. dans les tripes du lecteur. Car comme le dit Martin Mantra: « Mexico s’écrit avec un x. Le x de galaxie: quelque chose d’infiniment plus grand et plus puissant qu’une ville ou qu’un pays… ». Ce livre est lui aussi infiniment plus puissant qu’un livre ou qu’un roman, c’est un inventaire éclaté de Mexico D.F. tracé par ses fantômes. Un puzzle par lequel le lecteur assidu pourra se targuer de mieux connaitre l’âme de la ville que celui qui aurait arpenté ses rues des mois durant.

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