Ciel de Suie
de Henri Béraud

critiqué par Falgo, le 15 juillet 2017
(Lauris - 77 ans)


La note:  étoiles
Une certaine vision de la société lyonnaise
Mon origine lyonnaise m'a fait connaître cet auteur et ce livre que j'ai découvert il y a déjà bien longtemps et dont je livre aujourd'hui - après relecture - un compte rendu.
Henri Béraud est un auteur oublié. Prix Goncourt en 1922 pour - exceptionnellement - deux romans, cet homme a connu un curieux destin. Sa vie comporte deux périodes. La première, largement consacrée au tout nouveau Canard Enchaîné, est celle d'un redoutable polémiste, journaliste, grand reporter (ami d'Albert Londres), romancier. Politiquement plutôt à gauche, voire à l'extrême-gauche. La seconde débute en 1934, année qui voit les débuts de sa collaboration à Gringoire. Donc à l'extrême-droite, où il mène la vindicte contre Roger Salengro, l'Angleterre, les Juifs, ce qui lui vaudra une condamnation à mort en 1944, commuée en travaux forcés par De Gaulle et graciée en 1950 par Vincent Auriol.
Sulfureux, donc. Ce qui explique probablement son oubli actuel.
Mais un talent qui éclate dans ce livre qui est une sorte de chronique de la bourgeoisie lyonnaise des années 1930, quoique l'action soit située à la fin du XIX° siècle. On y voit l'affrontement - feutré - entre les plébéiens et la bourgeoisie dominante et leur entrée à peine tolérée dans ce monde. Le récit est conduit par un jeune plébéien, Jérôme, qui tente de comprendre comment se comporte son ami Patrice, un jeune bourgeois, qui essaie un moment d'échapper à son milieu. L'origine plébéienne de Béraud et son ambition expliquent sans doute certains des ressorts du roman et sa destinée personnelle. Le monde des soyeux d'alors est particulièrement bien décrit (rassurez-vous, la ville a bien changé depuis) avec ses renoncements, ses traditions, ses certitudes, sa violence contenue, ses perversions et son adoration du Dieu Argent. Dans ce contexte les évolutions des personnages sont très bien décrites. Et, partout, le lecteur sent la présence de la ville qu'il découvre avec intérêt et un certain effarement. Je l'ai connue ainsi dans les années 1940-1950, et là réside sans doute mon attirance pour ce livre dont je vous livre les premières lignes: " A l'époque où advint ce que je vais vous raconter, le quartier de la soie à Lyon était à peu près ce qu'il est aujourd'hui. De hautes maisons couleur d'averse et d'avarice y traçaient déjà ce gluant labyrinthe où, pour mieux se cacher, la fortune emprunte le visage de la misère. Chez nous, rien ne change, ni le ciel, ni la pierre, ni les âmes."
P.S. ayant trouvé lors de mes recherches une photographie de Béraud, je lui trouve une ressemblance avec Peter Lorre dans "M le maudit", film de Fritz Lang!