Entre parenthèses : Essais, articles et discours (1998-2003)
de Roberto Bolaño

critiqué par Gregory mion, le 25 juin 2017
( - 36 ans)


La note:  étoiles
Roberto Bolaño est mort et Nicanor Parra est toujours vivant.
Roberto Bolaño était traversé par l’une des plus spectaculaires démangeaisons de l’écriture qu’un être humain pouvait supporter. Il a écrit à peu près partout, à peu près sans discontinuer jusqu’à sa disparition précoce en 2003. Ces dernières années, son œuvre a fait l’objet d’une attention croissante et elle a touché un public très bigarré. L’intérêt porté à cette œuvre a probablement culminé avec l’adaptation du roman 2666 au théâtre par Julien Gosselin, qui n’a pas hésité à produire une mise en scène de quasiment douze heures afin de respecter les proportions de ce monument littéraire. Mais outre le titan que Bolaño était dans l’univers du roman et de la poésie, il n’a pas non plus démérité dans le registre du commentaire, et ce volume intitulé Entre parenthèses constitue un recueil précieux d’articles et de conférences. On y découvre un Bolaño plus lapidaire, mais la forme courte imposée par le journalisme ou par l’exercice de l’allocution n’enlève rien à la verve géniale de l’auteur. Quoique l’on déplore de temps à autre des facilités de formule, sans doute exigées par les chefs de presse et les officiels de l’institution qui aiment les phrases retentissantes, elles sont dûment rattrapées par la qualité du propos dont la variété surprendra et comblera.

Outre les réflexions nombreuses sur l’exil, que Bolaño a expérimenté en profondeur, ce sont surtout les méditations concernant la littérature et la création en général qui sont susceptibles de passionner ceux qui n’ont pas une connaissance accrue de la vie de l’auteur. En effet, si Bolaño ne dissimule pas ses répugnances pour une littérature efféminée, vaincue par le népotisme et la roublardise des faibles, il ne dissimule pas non plus ses admirations. Deux ont retenu notre attention parce qu’elles sont en dehors des sentiers battus par rapport aux grands noms de la littérature hispanique. D’abord il y a celui que Bolaño considère comme un poète immense, le meilleur d’entre tous les poètes vivants de langue espagnole à ses yeux : Nicanor Parra. Ensuite il y a les livres d’un écrivain argentin qui est mort en 1978 et qui s’appelle Juan Rodolfo Wilcock. Le livre que retient Bolaño a pour titre La synagogue des iconoclastes. C’est un livre qui invente des biographies de génies, de savants fous, de Prométhée ultramodernes. Bolaño sait que Wilcock est redevable de Borges et de Schwob, tout comme il sait qu’il est lui-même redevable de Wilcock, à certains égards, pour la composition de sa décapante Littérature nazie en Amérique.

En d’autres endroits de cette somme indispensable, on trouvera des espèces de commérages à la Diogène Laërce, comme par exemple lorsque Bolaño évoque les pérégrinations de l’excellent Javier Cercas, ou encore lorsqu’il insiste sur la franchise de James Ellroy devant les ténèbres, avec son livre autobiographique se terminant « avec des larmes et de la merde ». On ne boude pas non plus notre plaisir lorsque le romancier restitue des saynètes du quotidien, telles ces nanas observées à la plage, tantôt buvant du Pepsi, tantôt s’en allant à la rencontre d’un gros porc velu qui pourrait être aussi bien un souteneur qu’un oncle perdu habité du syndrome d’Asperger. Par bien des aspects, en définitive, ces articles et ces harangues ne relèvent pas forcément de la réalité pure, Bolaño n’étant pas toujours en mesure de chasser la tentation de la fiction, et c’est lors de ces basculements vers l’irréel que l’auteur touche les sommets dont il était familier.