Les décisions absurdes: Sociologie des erreurs radicales et persistantes
de Christian Morel

critiqué par Fanou03, le 7 juin 2017
(* - 42 ans)


La note:  étoiles
L'erreur est humaine
Dès l’introduction des Décisions absurdes, Christian Morel définit avec précision l’objet de son ouvrage : « Décrire, analyser et comprendre des décisions étranges : celles où leurs auteurs agissent avec constance et de façon intensive contre le but qu’ils se sont fixés. Il s’agit d’une catégorie particulière d’erreur : les erreurs radicales persistantes ». Ces « erreurs radicales persistantes », que l’auteur nomme par la suite « décisions absurdes » sont des mécanismes, semblant aller contre le bon sens, qui consistent à prendre des dispositions allant complètement à l’encontre du but recherché.

La première partie de l’ouvrage illustre abondement ce qu’est une « décision absurde », à travers une bonne douzaine d’exemples variés à la fois en taille et en enjeu, depuis le cas, longuement développé, de l’explosion de la navette spatiale américaine Challenger en 1986, jusqu’à une simple péripétie familiale appelée « Paradoxe d'Abilene ». Dans le cas de l'explosion de Challenger, la décision de lancer la navette a été prise alors que les experts avaient expressément averti leur hiérarchie que les joints des fusées d’appoints, dont la défaillance a provoqué l’accident, pouvaient être défectueux aux températures très basses constatées au moment du lancement; le paradoxe d'Abilene montre quant à lui une famille qui fait un long trajet pénible pour visiter une ville alors qu’aucun de ses membres n’en avait réellement envie.

Mais quelles peuvent bien être les causes des décisions absurdes ? Pour Christian Morel, contrairement à une idée répandue, le problème du stress et de la « charge mentale » ne suffit pas pour expliquer ces phénomènes. Il met plutôt en avant une série de mécanismes, qu’il regroupe sous le terme de « bricolage cognitif ». Il en repère plusieurs variantes, comme l’utilisation, y compris par des individus ayant une solide compétence scientifique (pilotes de ligne, ingénieurs) d’une approche heuristique des problèmes, consistant à se baser sur des suppositions.

Ainsi, l’explosion de la navette Challenger s’expliquerait par deux mécanismes qui se sont additionnés. Tout d’abord les ingénieurs n’ont pas développé des joints utilisables par grands froids, car ils ont assimilé le climat de la Floride à un climat chaud, ignorant les données météorologiques montrant que les vagues de froids intenses sont pourtant fréquentes en Floride. Les décideurs, alertés pourtant ensuite par les experts sur la fragilisation des joints par grands froids, ont pris la décision finale du lancement en s’appuyant sur les vingt-quatre premiers tirs réussis, d’où ils ont surestimé une probabilité de réussite erronée. Le paradoxe d'Abilene met en exergue quant à lui un deuxième exemple de bricolage cognitif, dit « de l’accord tacite »: en l’absence de communication réelle sur ce que chaque membre de la famille veut vraiment faire, chacun va imaginer de son côté les intentions et les attentes de l’autre, au risque de prendre des décisions allant à l’encontre du sentiment général.

Mais une dimension collective, liée à la dynamique des organisations, vient également se rajouter aux mécanismes du bricolage cognitif. Les rapports de force entre les individus et leurs actions expliquent largement les prises de décisions absurdes. Ainsi, par exemple, si les avis des experts d’une entreprise ne sont pas pris en compte, soit que les managers considèrent qu’ils peuvent faire de l’auto-expertise (cas des domaines les moins scientifiques, comme la communication), soit que les experts ont du mal à se faire comprendre par les décisionnaires, cela débouche souvent sur des décisions absurdes. Autre exemple de cette dimension collective : la façon dont sont organisées les instances de coordination (réunions) ou certaines méthodes d’animation de groupe (à l'instar de la méthode des post-it), freinent considérablement la remontée de ces erreurs et poussent les acteurs vers les décisions absurdes. Le croisement des trois principales classes d’acteurs qu’on peut trouver dans une organisation (les managers, les experts, et les candides) avec des actions types permettent à François Morel d’établir une typologie d’une dizaine de modèles théoriques débouchant sur des décisions absurdes.

Enfin, au cours de la dernière partie de l'ouvrage, dans une étonnante dissection du concept qu’il a lui-même développé, Christian Morel souligne l’importance fondamentale de s’interroger, au-delà des mécanismes de la prise des décisions, sur la pertinence de l’objectif qui a abouti à une décision absurde: « Agir contre un but suppose qu’il existe un but, que celui-ci soit clair et précis, que l'action puisse être contrôlée par rapport à ce but et que ce but ne soit pas inconsistant ». Dans nos sociétés ou nos organisations souvent « en quête de sens », cela ne peut que nous parler...

Les décisions absurdes est un livre remarquable, un de ces ouvrages qui vous ouvrent des portes. Avec une pensée d’une grande richesse, mais toujours rigoureuse, Christian Morel développe, pas à pas, lentement, des concepts, des explications, un véritable système, parfois exagérément cadré et fastidieux peut-être (comme dans le détail des nombreux "modèles" théoriques aboutissant à des décisions absurdes). Il s'est attaché à diversifier les illustrations, puisées dans des évènements marquant, dans la vie de l'entreprise ou tout simplement dans la vie courante. Le livre, quoique dense, est relativement facile d’accès, même si certains termes ardus utilisés auraient mérité une courte explication (je pense à axiologie et téléologie).

Si, comme il le dit lui-même dans son introduction, le propos de l'auteur n'est pas de faire un procès des éventuels responsables de ces « décisions absurdes » mais bien de s’intéresser à leur cause et à leur mécanisme, il se détache en filigrane du livre une critique à peine voilée de certains fonctionnements qui régissent les entreprises (et qui fera sans doute sourire ceux qui y ont été confronté...). Il m’a semblé aussi que dans le jeu des acteurs, le rôle des experts étaient particulièrement survalorisé dans propos de l'ouvrage.

Les décisions absurdes est une plongée passionnante dans l'esprit humain, sa puissance logique aussi bien que son étonnante irrationalité. A ce titre d’ailleurs, loin de condamner systématiquement les mécanismes liés aux décisions absurdes, Christian Morel rappelle que parfois elles permettent de « sortir du cadre » et de donner naissance à de remarquables innovations.