Agaat de Marlene Van Niekerk
(Agaat)

Catégorie(s) : Littérature => Africaine , Littérature => Européenne non-francophone

Critiqué par Myrco, le 8 août 2017 (village de l'Orne, Inscrite le 11 juin 2011, 70 ans)
La note : 10 étoiles
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Remarquable...

Deux femmes, deux destins étroitement imbriqués dans une relation complexe qui aurait pu être une relation mère/fille adoptives des plus naturelles si elle n'avait eu pour cadre l'Afrique du Sud de l'apartheid, une société rigide régie par des convenances sociales et culturelles strictes et une ligne de démarcation raciale qu'on ne franchit pas.

Le roman démarre sur un huis clos. Milla de Velt, septuagénaire, probablement atteinte de la maladie de Charcot, vit ses derniers mois totalement livrée à la seule bonne volonté de sa servante métis: " La vie coule en moi comme une perfusion suspendue entre elle et moi. C'est elle qui contrôle le débit du liquide". Prisonnière d'un corps désormais incapable de bouger le moindre muscle, de proférer la moindre parole, prisonnière d'un espace resserré, coupé d'une réalité qu'elle ne peut plus saisir que de manière indirecte dans sa transposition graphique (les plans de son domaine) ou son reflet (son jardin, œuvre de sa vie, dans le miroir), ne lui reste que le mouvement de ses paupières pour tenter de communiquer et d'exprimer ses désirs, y compris peut-être celui d'en finir. Mais ces désirs, Agaat transformée en parfaite infirmière, trop parfaite peut-être, veut-elle vraiment les entendre? Ne tient-elle pas enfin une forme de revanche sur ce qu'elle a subi?
Marlène Van Niekerk nous introduit ici, de manière magistrale, au sein d'une relation intense, chargée, ambiguë et paradoxale, faite d'une interdépendance totale en même temps que d'un affrontement plus ou moins larvé. Derrière le dévouement absolu d'Agaat, la discipline qu'elle impose à sa malade aussi bien qu'à elle-même, cette manière de la réifier voire de la provoquer, transparaît le ressentiment profond d'une âme fière, autrefois blessée et humiliée, face à une Milla lucide mais impuissante en proie à l'agacement, aux rancoeurs, aux doutes quant aux comportements de l'autre. Et pourtant que de reconnaissance, d'attachement et de tendresse l'une pour l'autre enfouies au cœur de ces deux femmes...
Tout l'art de Marlène Van Niekerk est de nous faire toucher cela du doigt en ne nous livrant d'abord que la surface des choses, se réservant de nous expliciter les ressorts de cette relation ultérieurement.

La suite nous révèlera que Milla, africaner cultivée, était l'héritière d'une de ces immenses fermes mixtes de la province du Cap dont elle avait repris l'exploitation après son mariage, un mariage raté, voué à l'échec et déchiré par des conflits perpétuels et paroxystiques. En mal d'enfant et contre la réprobation générale, elle avait adopté Agaat, petite fille métis maltraitée et probablement condamnée, avant que quelques années plus tard, la naissance inespérée d'un petit garçon ne vienne bouleverser la donne et renvoyer Agaat à une condition de domestique.
Le roman va revenir, façon puzzle, sur ce que fut la vie de Milla, une vie tissée d'espoirs, puis surtout de déboires et de désillusions en tant qu'épouse, mère, éleveuse aussi, confrontée à la mort de ses bêtes (on sent que l'auteure a vécu son enfance dans un grand domaine agricole dont elle connaît les problématiques) dans le contexte socio-politique de l'époque. La condition des femmes de la communauté blanche, les conditions de vie indignes d'une main d'œuvre autochtone surexploitée, les tensions entre la vieille garde colonialiste et raciste et une jeune génération aux vues différentes (incarnées dans le père et le fils), l'amorce d'un changement à venir dans le rapport dominants/ dominés sont présentes en arrière-fond.
Je n'en dirai pas plus sur l'histoire elle-même car le roman tient en partie sa puissance de la manière dont l'auteure nous dévoile par strates successives les évènements, petits ou grands, qui ont façonné la nature de cette relation entre les deux femmes.

L'un des attraits de l'ouvrage et son originalité, tient dans son architecture subtile et maîtrisée. Si le récit est essentiellement confié à la narratrice Milla de Velt, la voix de celle-ci se démultiplie en quelque sorte au-travers de plusieurs perspectives qui alternent tout au long du roman.
Il y a d'abord la voix de Milla au présent dans cette confrontation qui relate sa lente agonie. Puis les fameux carnets bleus, sorte de journal de bord de Milla qu'elle tenait autrefois, rédigés à la va-vite, saisie sur le vif de la vie courante, notamment de ces jours de 1960 qui marqueront un basculement tragique de la vie de la jeune Agaat, ces carnets qu'elle découvrira plus tard et lira à haute voix à sa malade comme pour la remettre en face de l'injustice et de la cruauté subies...jusqu'à remonter aux premiers carnets, ceux qui évoquent le début de leur histoire, le combat de la jeune femme pour arracher l'enfant à son état, l'éveiller à la vie...quand le "ounooï" (maîtresse) imposé n'avait pas encore supplanté le doux nom de "manman".
Enfin, dans un troisième registre, se déroule le récit de la vie de Milla dans sa globalité, récit par elle-même mais comme distancié de sa réalité présente par le recours au tu narratif.
N'oublions pas de rares et brefs passages assez déconcertants, écrits en italiques, dans une prose souvent déstructurée, avare en ponctuation, plus proche sans doute du flux de conscience de la malade et qui échappe parfois au discours immédiatement intelligible à la raison du lecteur comme peut l'être dans une certaine mesure le discours poétique, mais l'auteure est aussi poétesse...

C'est un roman que j'ai trouvé à bien des égards remarquable.
Certains passages, d'une grande beauté (dans le rapport à la terre, l'apprentissage de l'éveil à la vie de la petite, entre autres) témoignent d'une écriture talentueuse, aux accents très personnels.
Si le personnage de Milla marquée malgré tout par son milieu ne m'a pas séduite, j'ai trouvé la figure forte d'Agaat absolument magnifique mais sans doute l'auteure l'aura voulu ainsi.
Mais j'ai surtout trouvé époustouflante, saisissante, la précision et la crédibilité avec laquelle elle parvient à se glisser dans la peau de Milla agonisante, ne nous épargnant rien des détails de ses fonctions corporelles, une prouesse dont on se demande comment cela a pu être possible (je n'en citerai pour exemple que l'épreuve que représente chaque gorgée avalée). En même temps, le regard de dérision voire cynique que la narratrice porte sur elle-même évite toute plongée dans le pathos qu'un tel sujet pourrait induire.

Une lecture marquante et la découverte d'un grand écrivain. La quatrième de couverture nous dit d'ailleurs que la parution de ce roman (en 2004 dans la version originale en afrikaans) " a été salué(e) comme un évènement littéraire majeur, notamment par Toni Morrison ".

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