L'Europe en enfer (1914-1949)
de Ian Kershaw

critiqué par Colen8, le 24 avril 2017
( - 76 ans)


La note:  étoiles
Plus jamais ça ?
L’exposition universelle de 1900 à Paris, ses 50 millions de visiteurs célèbrent l’entrée de l’Europe triomphante dans le siècle passé. Les puissances impériales contrôlent quatre cinquièmes de la planète qu’elles veulent irriguer d’une « mission civilisatrice » en fermant les yeux sur les violences parfois génocidaires commises localement. Malgré des tensions persistantes, des nationalismes exagérément affirmés au détriment des minorités, des alliances conclues sur des craintes plus ou moins fondées s’annonce un siècle tiré par le progrès industriel que rien ne peut entraver. Cela reste un monde d’entre soi dominé à peu près partout par des classes dirigeantes aussi minoritaires que puissantes, autant attachées à leurs privilèges que peu enclines à accéder aux revendications ouvrières et paysannes soutenues par des forces socialistes montantes.
Après le premier conflit mondial le président américain Wilson par-dessus tout attaché à l’instauration universelle de la démocratie n’a pas compris que celle-ci ne se décrétait pas. La parenthèse dorée des années folles a masqué des haines de classe, des intolérances religieuses, des revendications nationalistes, ethniques et territoriales parmi les peuples libérés des empires centraux qui se sont retrouvés dans des frontières arbitraires. La crainte de la révolution bolchevique à l’Est a favorisé l’avènement d’un fascisme totalitaire en Italie, en Allemagne puis ailleurs. La faiblesse des démocraties libérales ajoutée aux excès du capitalisme non régulé ont été à l’origine de la crise de 1929 venue des Etats-Unis qui a plongé le continent européen dans une misère noire. C’est ce qui a fait chavirer les régimes inexpérimentés et fragiles des pays nouvellement créés dans des dérives autoritaires conservatrices souvent avec l’appui des militaires.
L’impérialisme allemand voulu par Hitler l’a poussé quelques années plus tard dans un nouveau conflit encore plus dévastateur qui a tout emporté, un conflit marqué par une déshumanisation quasi-totale dans les sévices infligés aux victimes militaires et civiles. Les pays côtiers de l’Ouest loin des zones de combats les plus acharnés en ont été relativement épargnés. L’après conflit a suscité des vengeances d’une atrocité comparable multipliant le nombre de victimes, de règlements de comptes, d’expulsions, de déportation. Il aurait pu n’en rester que des cendres. En quelques années seulement une stabilité politique s’est instaurée sur fond de démocratie chrétienne à l’Ouest, figée sous la botte soviétique à l’Est parallèlement à la croissance économique, à la hausse du niveau de vie, à la forme sociale nouvelle de l’Etat-providence.
Si l’on veut comprendre l’Union Européenne, la laisser se consolider dans l’intérêt des européens d’aujourd’hui il faut se plonger dans cette histoire dramatique et tumultueuse qui les a secoués depuis un siècle. Ian Kershaw analyse les interdépendances complexes des Etats dans leurs implications géopolitiques, économiques et sociologiques. Il en brosse une rétrospective magistrale, précise, concise, documentée soutenue par une excellente traduction. Ce siècle-là qui a vu se tordre en des convulsions d’une violence et d’une barbarie insoutenables ceux qui se sont crus depuis toujours à l’avant-garde de la pensée, de la culture, de la connaissance scientifique, du développement et du progrès social, en un mot porteurs de la civilisation gréco-judéo-chrétienne occidentale enrichie de ses valeurs d’humanisme et de liberté héritées des Lumières donne à réfléchir sur le présent. Cette période que l’auteur connait à fond s’achève avec le début de la Guerre Froide entre les deux superpuissances possédant l’arme de dissuasion nucléaire qui durera jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989.