Beauty is a Wound
de Eka Kurniawan

critiqué par SpaceCadet, le 19 mars 2017
( - - ans)


La note:  étoiles
Une saga à l'indonésienne
Apprécié dans son pays depuis près de deux décennies, ça n'est que récemment, avec la traduction et la publication de son second roman, "L'homme-tigre", qu'Eka Kurniawan s'est fait connaître à l'étranger. Dans la foulée de ce premier succès, "Beauty is a Wound" (1), originalement publié en 2002, arrive bientôt dans les librairies anglo-saxonnes. Il n'en faut pas plus pour que le nom de l'auteur commence à circuler dans les milieux littéraires et avec raison.

"Par un bel après-midi du mois de mars, Dewi Ayu se souleva de sa tombe après avoir été morte pendant vingt et un ans." (2)

Voilà une phrase qui donne envie de connaître la suite. D'ailleurs, cela tombe bien car, si c'est dans un but précis que Dewi Ayu revient parmi les vivants, il nous faudra cependant prendre le temps de connaître son histoire avant de découvrir, vers la fin du roman, le motif de cet étonnant retour parmi les hommes.

"Beauty is a Wound" raconte donc la trépidante histoire d'une famille indo-hollandaise dans l'Indonésie du XXe siècle. L'action se déroule dans une ville fictive appelée Halimunda, ville côtière située sur l'île de Java, dont la genèse est liée à une légende populaire mettant en scène la princesse Rengganis (Royaume de Sunda, XVIe siècle). Outre la flamboyante Dewi Ayu, célèbre prostituée et unique descendante de la famille Stammler, le roman est animé par un généreux assortiment de personnages dont, parmi les principaux: Maman Gendeng l'invincible chef de gang, Shodancho militaire craint et respecté, camarade Kliwon militant communiste, ainsi qu'Alamanda, Maya Dewi, Adinda et Beauty, les quatre filles de Dewi Ayu. Partant de l'époque coloniale, en passant par l'occupation japonaise, la montée du communisme, l'indépendance et ainsi de suite, le récit, et par conséquent Halimunda et ses habitants, traverse l'une des périodes les plus tumultueuses de l'histoire indonésienne.

Faisant fi d'une classique forme linéaire, Eka Kurniawan nous livre un récit évoluant à coup de digressions et de détours qui, suivant une logique sans faille, forment un écheveau complexe de sous-récits se rattachant au fil principal. Grâce à ce procédé, on découvre l'histoire et le parcours individuel des personnages et principaux acteurs du roman. Le tout résulte en un ensemble cohérent et admirablement bien orchestré.

A l'image de l'histoire indonésienne du XXe siècle, c'est un roman marqué par la violence, la brutalité et la passion. Hanté par des fantômes venus d'un passé plus ou moins lointain, le récit met ainsi en relief la notion d'héritage. Qu'il soit familial, social ou politique, ce thème de l'héritage, développé en filigrane, sert à démontrer qu'un individu ou une nation ne saurait vivre sereinement sans d'abord s'être affranchi des marques laissées par ceux qui l'ont précédé.

Tel que le titre l'annonce, la beauté, en tant qu'instrument du pouvoir, objet de convoitise et source de souffrance, est omniprésente dans ce roman. Et si elle semble souvent constituer l'unique atout sur lequel les femmes peuvent s'appuyer, elle est également cause des pires malheurs. Car dans un contexte d'asservissement à une puissance étrangère, puis de guerre, de conflits sociaux et de lutte pour un pouvoir que tout un chacun tente de s'approprier, les relations humaines, contaminées par l'atmosphère malsaine dans laquelle elles se nouent, ne sauraient être que nourries de tensions et de passions en tout genre. A ce titre, si ce roman établit un état des lieux plutôt réaliste, il en choquera plus d'un, notamment par la crudité avec laquelle certains sujets sont traités.

Explorant les régions du conte et de la légende, jonglant avec le folklore indonésien, évoquant l'histoire socioculturelle et géopolitique du pays, pour éventuellement verser dans la fantasmagorie d'un réalisme magique revisité, Eka Kurniawan use de tous les moyens, poussant même jusqu'à la démesure, pour nous intriguer et nous tenir en haleine.

Clairement marqué par ses influences, l'auteur exhibe dans ce roman une certaine candeur qui témoigne à mon avis d'une personnalité littéraire en devenir. Un caractère novice se dégage également de la prose qui, tentant de jouer sur divers registres, affiche une dextérité encore timide. Au surplus l'écriture semble également souffrir d'une traduction toute aussi novice (et/ou possiblement d'une édition conciliante) qui se manifeste entre autres par l'usage d'expressions tirées du slang étatsunien (inappropriées dans ce contexte), de la répétition ad nauseam des mêmes mots, du choix de termes incongrus et d'une syntaxe parfois fantaisiste.

Brutal, choquant, tendre, révoltant, surprenant, attendrissant, vaste, riche et ambitieux, habilement conçu et conté, cet ouvrage mérite de nombreux qualificatifs et pour un premier roman, cela me semble très prometteur.


Notes:
1. Ce compte-rendu faire référence à la traduction anglaise par Annie Tucker. Une traduction française serait en cours de préparation.

2. "One afternoon on a weekend in March, Dewi Ayu rose from her grave after being dead for twenty-one years." (p.1)