Nous habitons la Terre
de Christiane Taubira

critiqué par Cyclo, le 10 mars 2017
(Bordeaux - 71 ans)


La note:  étoiles
encore un essai percutant
J’avais beaucoup aimé, l’an passé, quand elle avait quitté le gouvernement, les Murmures à la jeunesse, que publiait Christiane Taubira. Elle remet ça, cette année, avec un superbe Nous habitons la terre, toujours chez le même éditeur, l’excellent Philippe Rey. Une autre réussite, aussi impressionnante de maîtrise d’écriture, de hauteur de vue et d’espérance à nous apporter.

Elle dénonce ici les inégalités et les violences qui régissent notre planète et la rendent perméable aux extrémistes de tous bords, et plus précisément, de l’extrême-droite : "C'est une géographie de l'épouvante. Une litanie de l'horreur. Une accoutumance à l'ignominie." Premières victimes : "Les pays du Sud" [qui] "sont les premières destinations de ces déshérités pris dans le tourbillon des passions destructrices, humaines, si humaines, trop humaines." Elle n’oublie pas cependant les pays victimes des violences de la colonisation et de la spoliation impérialistes et regrette, à ce titre, que la France n’ait toujours pas reconnu l’état palestinien. Elle ajoute que "la prédation s’étend, la puissance financière, insaisissable mais active, supplante toutes les puissances publiques quand elle ne les pervertit pas." Elle dénonce "le repli sur soi, l’appel halluciné à la fermeture des frontières tandis que le commerce, y compris celui de la force de travail, des corps, des fluides et des organes, gagne sans encombre la terre entière, signe le désarroi et déjà la défaite." Ce qui fait le lit, justement de ces extrémistes, et le rejet de l’Europe.

Elle remarque que les troubles qui nous touchent ici même "fleurissent sur la marais des inégalités sociales et des exclusions identitaires, à l'ombre de frustrations issues de discriminations et de rejet, en dépit d'efforts, de mérites et parfois de succès." Elle évoque le désastreux emploi de mots qui noient la réalité dans une novlangue proche de celle d’Orwell dans 1984 : "Par la prestidigitation du verbe, en l’occurrence un substantif creux [crise], il n’existe plus ni avidité, ni cupidité, ni amoralité, ni spéculation, ni divergence d’intérêt, ni antagonisme de classe,ni conflictualité démocratique. Juste la crise. Au singulier. Et, pour le plus grand nombre, le devoir de faire des efforts et de consentir à des sacrifices, surtout si l’on n’a pris aucune part à la banqueroute." Ainsi, pour la Grèce, dont les habitants payent pour les menteurs qui les ont dirigés...

Par ailleurs, la vulgarité "serpente évidemment sur les réseaux sociaux, cette alcôve à tous vents qui fait croire aux lâches qu'ils sont braves et libres. Cette vulgarité cavale à califourchon sur les grossièretés, les diffamations, la calomnie, l'infamie érigées en subversion de salon, de studio, de plateau, de comptoir." Cette même vulgarité qui règne partout et qui contamine la population, et surtout "ces enfants qui grandissent dans des quartiers ou des communes où il manque presque de tout sauf la télévision qui exhibe l’abondance, le superflu et l’oisiveté, la success-story d’hommes sans qualités, l’évidence d’un monde inaccessible et goguenard." J’avais bien remarqué ça lors de mon bref passage en Côte d’Ivoire en 2016 où la télévision dévoyait les natifs vers un monde faux et vulgaire que décrit bien ici l'auteur.

Comment lutter ? "Il nous reste à réapprendre à faire monde. Ou à apprendre à refaire monde. André Malraux assurait : L’art, c’est le plus court chemin de l’homme à l’homme. Définitivement, les arts et toutes les expressions de la beauté, du doute, de l’inachevé sont les chemins les plus lumineux de l’altérité." Car nous avons besoin de retrouver l’humanité : "Il est question de reconnaître notre commune condition humaine, de voir en l’autre un autre et en même temps un autre soi-même, de ne pas tricher avec la liberté et dire qu’elle est indivisible, de ne pas tourner la fraternité en dérision." Dieu merci, des hommes, au sens plein du mot, existent encore en France : "Aujourd’hui, malgré les hautes déclarations martiales et définitives proférées pour rassurer des gens pourtant peu disposés à se laisser amadouer, des Français accueillent. Ils reçoivent, soutiennent, accompagnent."

Et ce devrait être le rôle de la Gauche ? Christiane Taubira assure que "d’avoir cédé sur l’humanisme dans le vocabulaire, ne plus s’en réclamer, ne plus s’en inspirer ni dans la parole politique ni dans les programmes électoraux ni dans les controverses doctrinales, ne fait que révéler qu’elle a renoncé à penser la vie sociale ou à percevoir le monde, en première et ultime instance, sur le fondement de notre commune humanité." La Gauche s’est perdue quand elle a oublié la solidarité : "une idée, une nécessité, une ambition si belles et si essentielles qu’il leur faut [à ses adversaires] plusieurs contre-mots pour tenter de l’abattre : assistanat, parasitisme, fainéantise, feignantise, tricherie, escroquerie, fraude sociale, détournement. Leur lexique est moins riche pour l’optimisation et l’évasion fiscales, les infractions boursières, les délits d’initiés. […] Ce glossaire parle aussi de charges sociales pour nommer les cotisations de solidarité, de plan social pour déguiser des licenciements massifs, de mouvement social dans l’entreprise pour dépouiller la grève de sa puissance évocatrice et combative." Si les mots ne signifient plus ce qu’ils veulent dire, peut-on s’étonner de voir une frange importante de la population se tourner vers l’extrême droite ? Car "c’est par les mots que l’on enchante ou que l’on désoriente. Ce sont les mots qui viennent chercher au tréfonds de nous cette indomptable énergie qui nous propulse dans les belles énergies collectives, lorsque nous retrouvons confiance en nous et que nous renouons avec l’art de rêver ensemble" et on est bien obligé de constater que, malheureusement, la Gauche a perdu le vocabulaire de l’enchantement, en faisant une politique droitière, celle voulue par le sacro-saint Marché (Ah, ça leur va bien, de se moquer à tout-va des religions, eux qui s’agenouillent et se pâment devant le Veau d’or, le Profit, les Dividendes, les Actions, l’Évasion fiscale, et tout ce qui se rapporte à l’Argent).

Si l’on veut changer les choses, "il est temps de prétendre de nouveau de ne pas s’accommoder d’un monde qui crache le mépris en même temps qu’il propage la misère, qui traite les injustices comme une variable de prospérité, fait de l’exclusion un quotient du progrès et du profit, de l’exploitation humaine un critère d’opportunité." On en est bien loin aujourd’hui. Et, pourtant, plus que jamais, on a besoin de reconstruire un monde solidaire, fraternel, partageux. Sinon, nous courons tout droit à la catastrophe !

Décidément, à la lire, on se dit qu'elle n'avait pas sa place dans un gouvernement à mille lieues de ces idées, pourtant toutes simples...