Où sont donc les vivants ?
de Suzanne Favreau

critiqué par Libris québécis, le 27 février 2017
(Montréal - 82 ans)


La note:  étoiles
Découverte de son orientation sexuelle
Combien de gens peuvent proclamer qu’ils sont heureux ? On se rejoue souvent le théâtre de son existence en se reprochant de ne pas avoir osé croquer dans la vie à pleines dents. « Où sont donc les vivants ? » écrivait Fernando Pessoa dans Le Livre de l’intranquillité. Suzanne Favreau a emprunté cette question pour titrer son roman qui raconte l’histoire de Bernard Sauriol, le jumeau de Bernardo Soares, l’antihéros de l’œuvre de son confrère espagnol.

Les deux se défilent devant le destin au lieu de l’arrimer à leurs ambitions. En manipulant habilement l’intertextualité, Suzanne Favreau présente un Montréalais de 40 ans qui boude la vie. Issu d’une famille modeste d’un quartier fréquenté aujourd’hui par les homosexuels, il a poursuivi des études qui l’ont conduit à travailler au musée de la monnaie de la Banque de Montréal. Mais il ne profite pas de ses compétences pour promouvoir sa carrière. Il laisse filer la chance de devenir archiviste de cette institution bancaire, comme il fuit l’amour d’une chanteuse pour qui il a le béguin. Il rejette tout ce qui pourrait l’enrichir intérieurement. Il se perçoit comme un minus sapiens, indigne de l’intérêt d’autrui. Pourtant, c’est un homme cultivé qui s’y connaît en musique et en littérature. C’est en s’attardant dans un bar du Village (quartier gay) qu’il rencontrera Jocelyn, un homme qui l’initiera aux plaisirs de vivre. Là encore, il lui tournera le dos à cause de son homosexualité. Ce refus d’amitié amorcera chez Bernard un questionnement qui le mènera à la découverte de sa propre orientation sexuelle.

Sans linéarité, ce roman intimiste s’attarde aux faits marquants de la vie du héros : ses liens filiaux, sa vie d’enfant de chœur, ses études au Collège Sainte-Marie. Il faut être patient parce que les digressions sont fort nombreuses. De la reliure des livres anciens aux chanteurs d’opéra du début du XXe siècle, le roman fait un tour complet des passions de Bernard. L’intérêt réussit quand même à se maintenir grâce à la curiosité soulevée par son ambivalence sexuelle. Bref, c’est une œuvre riche et pleine de poésie, qui décrit, en long et en large, le périple insensé d’un homme qui se gâche la vie en se refusant le droit de s’affirmer comme homosexuel. Sur le sujet, c’est une œuvre achevée.