Les cinq livres des faits et dits de Gargantua et Pantagruel
de François Rabelais

critiqué par Gregory mion, le 27 février 2017
( - 34 ans)


La note:  étoiles
La joyeuse médecine de François Rabelais.
Le début d’année 2017 de la littérature française, à défaut de profiter d’auteurs contemporains de talent et d’une presse « spécialisée » objective, voire à défaut de mettre en lumière ses auteurs talentueux à la place de quelques lécheurs idolâtrés, profite au moins de cette réédition des cinq grands livres de François Rabelais narrant les actes et les discours de Gargantua et Pantagruel, fameux géants de notre patrimoine livresque, père et fils respectivement, le premier étant né de l’oreille de Gargamelle, le second étant sorti du ventre de Badebec déjà aussi velu qu’un ours, ces divers détails jouant d’emblée le jeu d’une configuration mythologique où s’annoncent des titans actuels et truculents. Par ailleurs, cette nouvelle édition proposée par la belle collection Quarto Gallimard est bilingue et bénéficie d’une adaptation du texte original en français moderne par Marie-Madeleine Fragonard, qui, pour l’occasion, nous gratifie en préambule d’une très intéressante mise en perspective de l’œuvre rabelaisienne, accompagnée d’une iconographie substantielle et rédigée dans une tonalité qui n’est pas sans nous rappeler épisodiquement la goguenardise du célèbre humaniste. Ces propos liminaires, qui s’étalent sur un peu plus de cent pages, insistent sur l’éternité des écrits rabelaisiens et démystifient les idées reçues concernant l’hermétisme prétendu de ces différents livres. Qu’on entre donc dans cette œuvre comme on entrerait dans un moulin romanesque, en toute décontraction, et l’on y trouvera ce que l’on a envie d’y trouver. Ce n’est pas tant une lecture suivie qui s’impose qu’une lecture par foucades, en l’occurrence une lecture qui se fait par ponctions sporadiques, où l’on se perd volontiers dans cette matière inépuisable qui alterne par exemple entre des considérations extravagantes sur la merde et de très sérieuses évocations de Platon. Ce type d’association est emblématique de Rabelais car l’homme n’eut pas son pareil pour mélanger la paillardise et l’érudition, le rire devant finalement tout contenir, les choses ordinaires comme les choses de science, et l’on doit évidemment se moquer de ceux qui ne sont pas capables de plaisanterie, lesquels sont souvent ceux qui sont aussi les plus illettrés.
Quant à ce rire dominant, tonitruant même, qui traverse l’œuvre de part en part, il est l’objet d’une tension classique et légendaire entre la figure rieuse de Démocrite, heureux de tout, et le philosophe à la triste figure Héraclite, qui s’afflige de tout. Quoi qu’il advienne cependant, quelles que soient les surprises désagréables que peuvent nous réserver la vie et son flux continuel d’événements imprévisibles, le rire doit s’affirmer et être résolument défini comme étant le propre de l’homme. C’est tout le sens que Rabelais veut concéder au pantagruélisme quand il ajoute cette mention secondaire à l’ouvrage Gargantua : « livre plein de pantagruélisme ». Le pantagruélisme doit être ici compris en tant que manière de détachement, en tant que méthode naturelle pour s’affranchir des souffrances et faire triompher la bonne humeur. À la fois nécessaire au bon ordre de la vie et facile à comprendre, ce pantagruélisme consiste en une espèce de stoïcisme sans impératif de modération des désirs ou d’existence apathique : si je suis heureux et que je souhaite m’en mettre plein la panse, aucune maxime ne vient m’en empêcher, et si je suis malheureux ou provisoirement accablé, le boire ou le manger pourront suffire à m’assister dans mes ténèbres psychiques, à moins que je ne trouve un remède à mes calamités en invitant plusieurs amis à partager mon verre et mon couvert. En ce qui concerne la sexualité, du reste, les personnages principaux de Rabelais pratiquent la modération, et il faut regarder du côté de Panurge pour distinguer une obsession vis-à-vis des attributs génitaux. Ceci étant posé, on irait presque jusqu’à soutenir qu’une existence où le bon boire et le bien manger sont absents est une existence qui ne vaut pas la peine d’être vécue. Néanmoins l’on se tromperait en limitant la vie à ces absorptions solides ; il est aussi indispensable d’y adjoindre des nourritures spirituelles afin de ne pas sombrer dans une vaine immodération.

D’autre part, le gigantisme des héros de Rabelais représente l’opportunité d’une excentricité linguistique proportionnelle à la démesure des personnages. On parle haut et fort, on se lance dans des harangues plus qu’on ne se restreint dans des conventions ou des murmures, si bien que tous les mots ont la consistance d’une mirobolante gifle, qu’on réfléchisse à des sujets publics ou que l’on fasse des manières d’introspection. On ne lésine pas non plus sur les néologismes, cette œuvre touffue étant un vivier de trouvailles ou d’allongeailles lexicales, pour le dire en utilisant un terme de Montaigne. Il en va aussi de ce gigantisme généralisé dans la profusion des actions et leurs conséquences, et ainsi chaque geste, chaque matérialisation de la volonté, se transforme en une cause qui produit des effets monumentaux. Les pets, les rots, les défécations, les pisses, les régurgitations et les digestions ne sont pas des feintes de petit seigneur ou des demi-portions de rustrerie. Chaque pet devient une barytonade du cul, un rot suscite un retentissement foudroyant, un étron se pèse en tonnes, un pissat implique une inondation d’anthologie et modifie de la sorte une stratégie de guerre sur le terrain imbibé, toutes ces manifestations organiques étant solidaires au bout du compte d’un réseau de forces inouïes qui nous apprend qu’un géant, dès qu’il entreprend quelque chose, que ce soit de bonne ou de mauvaise intention, est susceptible de ravager son entourage et son environnement. C’est une critique à peine implicite de la force brute, la nature n’étant pas le lieu d’une hiérarchie soumise au plus fort mais plutôt l’admirable mise en scène d’éléments coprésents et coextensifs, qui forment idéalement une beauté harmonieuse qu’il nous faut préserver à tout prix. Mais, par exemple, l’on ne peut s’empêcher de goûter malgré tout aux cataractes d’urine que Gargantua déverse sur Paris, car cette grandeur naturelle de pisseur mastodonte, fût-elle composée de pisse, remet dans le droit chemin quelques vanités culturelles de ce Paris trop sûr de lui. Le cul posé sur l’édifice de Notre-Dame, Gargantua écrase les prétentions de l’Église et fait gicler sur le parvis religieux une eau bénite qui n’a rien d’apocryphe.
Est-ce une forme de sagesse que cet emploi purificateur de la pisse, ou est-ce une vulgarité facile ? Grandgousier, paternel de Gargantua et colossal fécondateur de Gargamelle, n’irait probablement pas s’insurger contre les décrets urinaires de son fils. En effet, il avait déjà reconnu dans cet enfant le génie des meilleures cervelles, lorsque précisément Gargantua lui fit part de ses découvertes sensationnelles pour correctement se torcher le cul, proposant pour ce faire d’user d’un oison. Or cette connaissance torcheculative s’agrège parfaitement avec une connaissance des pouvoirs urinaires, tout délestage corporel devant faire l’objet d’un examen approfondi et d’une pratique inédite. Si ces diverses épiphanies de déchets corporels n’étaient par ailleurs que des prétextes pour être obscène et insoutenable, Rabelais ne serait pas celui qu’il est devenu. Il y a dans chaque projection excrémentielle une matière première à identifier, un métalangage à traduire, comme s’il s’agissait d’une transition entre les nourritures solides expulsées par tous les orifices et les nourritures spirituelles qu’elles sous-entendent. En cela exactement, l’estomac n’est pas seulement un réceptacle passif des quantités alimentaires gargantuesques et pantagruéliques ingérées, il est également divinisé, panthéonisé, et prenant les traits amusants d’un « Messire Gaster » dans le Quart Livre, il est immédiatement intronisé comme un organe qui vaut plus qu’une usine de traitement des déchets. L’estomac, par conséquent, n’est pas un banal moyen terme entre la goinfrerie et la dysenterie, il est tout au contraire le premier terme de la connaissance, l’antre qui convertit la nourriture en esprit et distribue ensuite l’énergie spirituelle dans tout notre corps. Aussi divertissant que cela soit, c’est presque une lecture anticipée des « esprits animaux » tels qu’ils seront conçus par Descartes.

En outre, cet ensemble de fantaisies et de situations cocasses ne doit pas nous faire oublier l’enjeu principal de ces aventures. Les géants Gargantua et Pantagruel atteignent des sommets de sagesse et de philosophie par l’intermédiaire d’une éducation serrée, par un enseignement qualitatif toujours relancé. Ce sont des altesses royalement éduquées, formées aussi bien à la guerre qu’aux passages les plus subtils des livres anciens. Entre les mains de leurs différents précepteurs, parmi lesquels nous citons toujours à bon droit Épistémon, l’éducateur de Pantagruel, ils apprennent à nuancer leurs gigantesques pouvoirs. D’une certaine façon, ils apprennent à être les citoyens d’un monde qu’ils dominent pourtant de la tête et des épaules, aussi toutes leurs initiatives finissent par ressembler à des décisions politiques mûrement réfléchies. On admire de ce point de vue la gestion tactique de Gargantua lors de la guerre qui l’oppose au caricatural Picrochole. En effet, les guerres picrocholines, depuis lors passées à la postérité terminologique, nous révèlent que les hommes ont des comportements pulsionnels d’envahisseurs, qu’ils ont des fringales de territoire et des accès irrationnels d’irrédentisme, mais que, dans le même temps, ils ne sont pas à la hauteur de leurs prétentions parce que ce sont des gagne-petit, des gagne-facile et des lâches. Grandgousier et Gargantua, conscients de leurs forces immenses, pourraient asservir les armées de Picrochole et torturer ces légions manipulées, toutefois ils décident de ne pas fanfaronner et de faire de leurs vastes terres reconquises des pays de partage qui pourraient bien avoir valeur de cosmopolitisme ! C’est ainsi que l’on peut interpréter la construction de l’abbaye de Thélème à la suite des batailles picrocholines : l’abbaye symbolise l’ouverture et la liberté, l’endroit où le gouvernement réside uniquement dans la volonté des hommes et non dans la volonté d’un seul dirigeant. Encore une fois, c’est une anticipation majeure, un genre d’introduction à la philosophie contractualiste, voire un socialisme utopique prématuré !
Une autre justification de la place centrale réservée à l’éducation dans l’œuvre de Rabelais, c’est de toute évidence la signification donnée au nom de Pantagruel : « Panta » représente le « Tout » en grec, et « Gruel », en arabe, signifie ce qui est altéré. Partant de là, Pantagruel est un être difforme et puissant qui naît dans un monde imparfait, et pour se perfectionner, pour obtenir une Forme adéquate de lui-même, il devra remettre ce monde boiteux d’aplomb. Mais bien évidemment il ne pourra le faire qu’au prix d’efforts spirituels véridiques, digne descendant de sa lignée titanesque de corps et d’esprit. En fin de compte, ce n’est pas tant une dualité qu’il faut penser entre le corps et l’âme, entre la matière et l’esprit, mais un exercice de réconciliation des deux matrices, les aventures de Gargantua et Rabelais se muant ici en médecine universelle et cruciale. Jadis médecin et homme d’église, Rabelais eut le temps d’avoir mille vies et il eut sans doute également le temps, parmi ses mandats apparemment contradictoires, de réfléchir au soin du corps aussi bien qu’au soin des âmes. Ce souci exhaustif de la nature humaine est le révélateur ultime de son humanisme et de sa volonté, à travers ses héros, de penser une France d’envergure, une France qui pourrait avoir de la hauteur de vue parce qu’elle serait la nation d’un peuple sain de corps et sain d’esprit. Autant dire en cette période piteusement électorale que nos candidats à la présidentielle, tous plus minables les uns que les autres, feraient bien de s’inspirer quelque peu des « faits et dits » de Gargantua et Pantagruel. Mais la France, devenue la Putain des Putains, syphilitique du Népotisme métastasé, est-elle vraiment en mesure de faire apparaître un Géant politique ? En cette rentrée littéraire d’hiver, Rabelais n’est rien, strictement rien, et une cohorte de nains, composée d’auteurs scandaleusement nuls et de journalistes encore plus nuls, piétinent l’héritage de l’humanisme et tout ce qui faisait autrefois la grandeur spirituelle et corporelle de la France. Dans une nation où les lettres sont mortes, la politique, forcément, l’est aussi, et le peuple suit le mouvement avec la même énergie qu’un troupeau de matrones démocratiques.

NB : un dictionnaire clôture cette réédition de Rabelais ; il est habilement constitué par Mathilde Bernard et Nancy Oddo.