Low down : jazz, came, et autres contes de la princesse be-bop
de AJ Albany

critiqué par AmauryWatremez, le 27 février 2017
(Evreux - 48 ans)


La note:  étoiles
Ces génies fracassés
Lorsque sont évoqués les génies du jazz, en particulier ceux ayant créé le style « be bop », on se rend compte que la plupart sont complètement fracassés par la vie, des inadaptés flamboyants, des « losers » magnifiques, des comètes musicales. La plupart étaient afro-américains mais on oublie souvent les autres, dont les blancs, excepté Chet Baker et sa belle gueule de travers. Je ne connaissais pas Joe Albany, pianiste délicat dans le style de Bud Powell, le père de la narratrice. Il était un des compagnons de création de Charlie Parker, drogué comme lui jusqu'à l'os, spécialiste du « travail du négatif ». Il vécut une période d'accalmie relative en Europe, en France plus exactement, dans les années 70.

Heureusement que notre pays existait afin d'offrir aux musiciens de jazz qui chez eux jouaient souvent devant des convives parfaitement indifférents à leur musique un public à leur mesure, plus réceptif, plus bienveillant.

Joe crut pouvoir oublier ses démons un temps, offrir à son « Amy Joe », sa « princesse be-bop » une vie presque normale, équilibrée, mais ses cauchemars, ses angoisses, une fois qu'il rentra aux États-Unis se rappelèrent à lui. Comme tous les artistes ou les âmes sensibles, ce monde ne suffisait à contenir sa soif de sensation et il eût voulu tout retranscrire, tout redonner. Mais un art si maîtrisé soit-il sera toujours imparfait dans l'expression de la beauté, L'idéal du créateur est toujours, en théorie du moins, chez les vrais créateurs, de parvenir à ne serait-ce qu'approcher la perfection. Ils se laissent parfois aller aux paradis artificiels afin de combler leur soif de ressentir toujours plus profondément le monde et sa beauté, ou sa laideur.

C'est sa fille, née en 1961, qui parle de lui, d'elle, de leurs proches, d'autres musiciens, dans un style sec, sans fioritures ni sentimentalisme inutile. Elle en parle avec causticité, avec tendresse, avec chaleur. Malgré toutes ses erreurs, malgré sa déchéance et la misère sociale qu'il lui fit subir durement, elle n'en continue pas moins de l'aimer, lucide sur qui était son père. D'aucuns parmi les critiques ont évoqué bien entendu immédiatement Charles Bukowski, à cause du contexte plutôt sordide du livre. Amy Joe, la petite princesse be-bop se drogue, s'alcoolise à haute dose dés ses seize ans et finit strip-teaseuse dans un rade glauque ses dix-huit ans passés.

Mais il y a quand même une différence majeure avec les ouvrages de ce dernier....

L'auteur des « contes de la Folie ordinaire » ne ménage aucune possibilité de rédemption à ses personnages, aucune possibilité de s'en sortir. Il est plus nihiliste. Du plus profond de l'abîme où parfois elle tombe, l'auteur de « Low Down » garde toujours espoir d'un petit moment au moins de bonheur même si celui-ci paraîtra des plus simples à des lecteurs nantis. Les photos de la petite puis la jeune fille puis la femme la montrant grandir, mûrir, montrent une personne toujours souriante, solaire, ouverte sur la vie. Elle aurait pu s'appesantir sur ses souffrances, sur ses peines, sur sa vie difficile, se lamenter ainsi que les pauvres petites filles riches ont pris l'habitude le faire dans de nombreuses « autofictions » masquant souvent leur cruel manque de talent littéraire...

...Elle se contente juste de raconter ces existences bancales, imparfaites, tellement humaines au fond. C'est cette humanité qui sauve le livre, cette absence de jugement moral, ce qui n'exclut pas le lucidité, car sans cela, tous ces épisodes tenant plus du fait divers que d'autre chose seraient inintéressants. Ce livre est picaresque, épique, cruel, grandiloquent, émouvant, amusant...

...Qui pourrait dire après sa lecture que la littérature ce n'est pas la vie ?