Femme non-rééducable - Mémorandum théâtral sur Anna Politkovskaïa
de Stefano Massini

critiqué par Cyclo, le 13 février 2017
(Bordeaux - 71 ans)


La note:  étoiles
le sens des mots
Cette œuvre explosive s'inspire du parcours de cette journaliste russe, Anna Politkovskaïa, militante des droits de l’homme, qui fut assassinée dans son ascenseur à Moscou en 2006. Son erreur : faire son métier honnêtement (c’est-à-dire, justement, en donnant du sens et de la véracité aux mots employés) en se mettant en première ligne pendant le conflit russo-tchétchène, où elle constate que "Tu t’habitues à l’idée de mourir. Après un moment... tu finis par ne plus y penser".

Anna Politkovskaïa était une femme exceptionnelle, l’honneur de sa profession : elle montrait le vrai visage du régime mis en place par Moscou pour abattre les révoltés, et notamment celui du dictateur sanguinaire Ramzan Kadyrov (encore un Ubu sanglant !), invitant ses lecteurs à se demander jusqu’où on peut fermer les yeux. Le texte de la pièce s’appuie sur les écrits de la journaliste et nous propose des faits, directs, crus, comme des coups de poing qu’on prendrait dans la gueule (ou, je n’y avais pas pensé en le lisant, car le viol accidentel ne s’était pas encore produit, comme une matraque qu’on nous enfoncerait dans l’anus).

L'attention du lecteur est donc immergée dans la Russie du début des années 2000, principalement dans la Tchétchénie terrorisée, et se concentre sur la boucherie incroyable que pratiquent les mercenaires russes : savez-vous ce que c’est qu'un fagot humain pour cette soldatesque ? "« Le fagot humain. » « C’est quoi? » « On entre dans un village, on prend dix personnes, on les lie avec une corde. Puis on fout une grenade dans le tas. Et on fait sauter. Boum. »" La presse est bâillonnée, la journaliste intimidée, menacée de mort, et même victime d’un empoisonnement criminel. À la propagande russe répondent les prises d’otages tchétchènes.

C’est sobre, net, coupant, la voix de la journaliste, sans monter d’un cran, vibre de colère (notamment quand elle interviewe des officiers hauts-gradés, qui se savent intouchables) et de révolte. Ça fait peur, il faut bien le dire, nous sommes le temps d’une lecture, plongés dans une sorte d’enfer qui nous fait penser qu’on en est nous aussi menacé. Les prétendus civilisés font peur. On en sort groggy ! Et on comprend l’importance du sens des mots.

Et pourquoi il faut lutter contre la banalisation des crimes de guerre qui ne sont pas seulement, loin de là, le fait des "terroristes". Et aussi contre la banalisation des "bavures" policières.