L'incessant
de Charles Juliet

critiqué par Eric Eliès, le 11 février 2017
( - 43 ans)


La note:  étoiles
Dialogue intérieur, beau et profond, sur la difficulté d'être et la quête de la joie
Cette petite plaquette inclassable se présente sous la forme d’un dialogue entre un homme et une femme dont on s’aperçoit qu’il s’agit en fait d’un monologue intérieur, aux résonances philosophiques pascaliennes et freudiennes, entre un homme et une voix intérieure féminine qui le presse de se libérer de ses peurs et son attachement aux plaisirs terrestres pour accéder à la joie véritable. L’influence de Pascal me semble évidente tant la femme dénonce la lâcheté de l’homme qui cherche à s’étourdir des divertissements de la vie (succès professionnels, conquêtes féminines, etc.) pour oublier sa solitude ontologique ; néanmoins, on peut aussi percevoir dans le dialogue de ces deux voix, qui s’affrontent en argumentant leurs positions, les exigences et les attentes du ça, du moi et du surmoi. L’homme invective la voix qui le harcèle, avoue sa peur de lâcher prise et de se mettre à nu, tente de marchander ; la femme insiste avec un ton serein où pointe un peu de lassitude, formule toujours le même reproche et tente de faire comprendre que la joie est dans l’acceptation de son être profond et dans le renoncement à porter un masque, à jouer le jeu des conventions et s’enivrer d’illusions superficielles…

F : Une seule fois, dans une vie, renoncer à l’esprit de jouissance, de conquête, de domination. Renoncer à vouloir être quelqu’un. A vouloir jouer un rôle, se tailler une place. Une seule fois boire à la source de l’intarissable. Une seule fois. Alors les pierres éclatent, se désagrègent, deviennent une terre meuble et féconde, prête aux labours. Alors tombe une tiède pluie de printemps, qui pénètre chacune de ses mottes.


Le ton est intimiste et recherché. Il n’y a aucune familiarité dans les propos échangés, qui conservent néanmoins les accents de l’oralité. L’écriture est parfaitement maîtrisée, presque poétique dans son dépouillement, et il y a, dans l’expression de ce dialogue intérieur, un accent mystique qui me rappelle, sans que les styles soient vraiment comparables car Charles Juliet est bien plus secret et apaisé, certains livres de Louis Calaferte évoquant sa quête de l’éveil intérieur (notamment « satori »).

Ce dialogue pourrait se prêter à une mise en scène théâtrale (sous réserve d’être extrêmement sobre et de ne servir que le texte) même si l’auteur n’a visiblement pas composé le texte, qui ne contient aucune didascalie, dans cette intention.