Comprendre l'Islam - ou plutôt : pourquoi on n'y comprend rien
de Adrien Candiard

critiqué par Emilien Halard, le 12 janvier 2017
( - 32 ans)


La note:  étoiles
Comprendre l'islam sans parti pris
En ouvrant un livre écrit par un prêtre catholique au sujet d’une autre religion que la sienne, on peut s’attendre à tomber sur deux grands types de textes : d’une part le livre d’apologétique chrétienne, d’autre part le livre qui vise à souligner la « part de vérité » de l’autre religion et à prôner le dialogue interreligieux.

En l’occurrence, l’essai du frère dominicain Adrien Candiard sort de ce schéma. Son propos est tout simplement d’expliquer la complexité de l’islam et de ses différents courants. Et si l’auteur est un prêtre, c’est avant tout en raison de son impressionnante maîtrise du sujet qu’il a pris la plume.

Cet ouvrage se distingue notamment par son souci de l’objectivité. En effet, contrairement à la plupart des ouvrages consacrés à l’islam, il n’en constitue ni une critique ni une apologie.

ISLAM IMPERIAL ET ISLAM SALAFISTE

L’auteur expose rapidement mais avec clarté les différences entre chiisme et sunnisme. Il fait remarquer, et cela mérite notre attention, qu’au fond ce qui forme aujourd’hui l’unité des différents courants du chiisme, c’est avant tout leur opposition commune au sunnisme.
Surtout, le frère Candiard présente l’opposition actuelle entre l’islam sunnite impérial (c’est-à-dire tel qu’en vigueur à l’époque des empires arabe et ottoman) et l’islam sunnite salafiste.

Le salafisme se veut un retour au véritable islam, à l’islam pratiqué par les premières générations de musulmans ( les « salafs »).
L’auteur insiste sur le fait qu’en tant que non-musulman, il n’a pas à prendre parti dans le débat sur la détermination du véritable islam. Il ne peut que constater la diversité des pratiques de l’islam, la diversité des interprétations du Coran, voire la diversité des hadiths (paroles de Mahomet rapportées par la Tradition islamique) reconnus comme authentiques.

Il n’en demeure pas moins que même un non-musulman peut avoir une opinion sur la cohérence entre tel courant actuel de l’islam et les textes fondateurs de cette religion.

Le frère Candiard prend ainsi position pour contester au salafisme sa prétention d’incarner l’islam authentique. Comme il l’indique très justement : « l’imitation du passé n’est pas le passé : vous pouvez vous poudrer et porter la perruque, vous ne serez jamais à la cour de Louis XIV, ni même comme à la cour de Louis XIV, pour la simple et bonne raison qu’à la cour de Louis XIV, on n’imitait rien. On était soi-même, on était de son temps, on ne vivait pas dans l’obsession du passé. »

Personnellement, je dois quand même avouer que sur certains points, le salafisme me paraît plus cohérent que l’islam impérial. Par exemple, lorsque le Coran prévoit certaines sanctions corporelles (couper les mains des voleurs ou flageller les débauchés) et que l’islam impérial limite l’application de ces peines au point de ne plus leur donner qu’une portée symbolique, il me semble que cet islam impérial s’éloigne bien du Coran.

Bien sûr, je me réjouis de cette interprétation libérale du Coran. Je reconnais aux tenants de cette interprétation une perception juste du bien et du mal et une fine intuition de ce que peut être la volonté du Dieu qui nous a créés.
Mais enfin, il me semble que sur ces points, les salafistes ont quand même plus de cohérence intellectuelle.

LES RACINES IMPERIALES DE L’ISLAM SALAFISTE

L’auteur n’est pas naïf sur la nature l’islam impérial. Il rappelle ainsi que la situation des minorités religieuses au sein des empires arabe et ottoman était inégalitaire et humiliante. Il rappelle également que sous l’islam impérial, l’apostasie était punie de mort.
Néanmoins, il souligne que cet islam a permis pendant des siècles aux minorités religieuses de vivre en paix sur des territoires sous domination musulmane. Et c’est cette cohabitation pacifique que le salafisme vient menacer.

Pour ma part, je vois une autre nuance qui doit être apportée à la tolérance de de l’islam impérial. En effet, la critique salafiste de l’islam actuel ne s’appuie pas seulement sur les textes fondateurs de l’islam. La critique des salafistes se réfère également à certains penseurs de l’époque impériale. Parmi leurs références, on trouve ainsi Ibn Taymiyya (1263-1328) et son élève Ibn Kathir (1301-1373). Si le premier a été persécuté par l’Empire ottoman, le second a au contraire occupé de très officielles fonctions religieuses, notamment celles de professeur à la grande mosquée de Damas.

La totalité de la pensée d’Ibn Kathir n’a sans doute pas été appliquée à son époque. Toujours est-il qu’elle contient _ au moins en germe _une indéniable radicalité.

Ainsi, dans son célèbre Tafsir (commentaire du Coran verset par verset), Ibn Kathir commente le « verset du sabre » (verset 5 de la sourate 9) en citant des hadiths selon lesquels les incroyants doivent être combattus jusqu’à ce qu’ils se convertissent à l’islam.
Malgré ces quelques remarques, le livre du frère Candiard reste de loin la meilleure analyse que j’ai lue sur les dynamiques de l’islam actuel.
Je vous en recommande donc très vivement la lecture.