J. R. R. Tolkien, auteur du siècle
de Thomas Alan Shippey

critiqué par Vince92, le 5 juin 2019
(Zürich - 42 ans)


La note:  étoiles
Pour une défense de l’œuvre de Tolkien
Un auteur à succès comme l’est Tolkien (plusieurs millions de lecteurs à travers le monde), doit-il nécessairement être considéré comme un auteur significatif pour la littérature? De façon évidente la réponse pourrait être « pas nécessairement », et pourrait même au contraire être considéré comme un indice de sa médiocrité, la qualité d’écrivain semblant être inversement proportionnelle au nombre d’exemplaires vendus de ses livres. Or, le cas Tolkien est particulier : critiqué par l’Université et ses pairs, le Professeur Tolkien l’a souvent été pour son œuvre romanesque, les autres membres des « colleges » d’Oxford souhaitant qu’il « tienne son jardin en meilleur état », c’est-à-dire qu’il se concentre sur l’étude et la critique de textes relevant de sa spécialité, les textes issus des langues anciennes des Iles britanniques. Or, l’étude de son œuvre « mineure » (le Hobbit, le Seigneur des Anneaux, les autres textes tirés de son univers…) montre qu’elle incorpore nombre d’éléments tirés de l’érudition de Tolkien et de sa spécialité qu’est la philologie.
Voici la mission que s’est assignée Thomas Shippey qui signe ici un réquisitoire plus que convaincant en faveur de Tolkien : réhabiliter (s’il est besoin) l’œuvre de Tolkien afin de la faire accéder au statut de pièce maîtresse de la littérature moderne anglaise. Philologue comme l’auteur du Seigneur des Anneaux, Shippey présente le même profil académique que lui et tout l’ouvrage s’oriente vers cette thèse : l’œuvre que d’aucuns pourraient qualifier de « balivernes » est en fait un monument d’érudition en plus d’être une prouesse de l’imaginaire d’un homme dont le destin était de se cantonner à l’étude de textes en moyen anglais.
Le livre se découpe en une préface, six chapitres et une postface, tous de Thomas Shippey. Le premier chapitre étudie en profondeur Le Hobbit, les 3 suivants, Le Seigneur des Anneaux, le cinquième, l’œuvre de cœur de Tolkien, le Silmarillion tandis que le dernier chapitre s’intéresse plus précisément aux œuvres courtes, regroupées ou non dans des recueils. La caractéristique des livres de Tolkien est d’avoir connu de multiples éditions et on se perd un peu dans l’historique des publications : en effet, à part le Hobbit et le Seigneur des Anneaux qui ont fait l’objet d’une édition du vivant de Tolkien, Le Silmarillon et le reste des œuvres liées à la Terre du Milieu ont été (et continuent d’être) éditées par son fils Christopher. C’est ainsi que le livre de Thomas Shippey nous permet de retracer un peu la logique liée à la publication de la mythologie « tolkienienne ». En revanche, lorsqu’il s’agit de développer les idées principales et les démonstrations de l’essai, cette construction semble vraiment artificielle et ne permet pas une organisation cohérente. Le lecteur peut rapidement perdre le fil d’autant que l’auteur s’égare en détails et en exemples, certains significatifs, d’autres non, afin d’étayer les fondations de son réquisitoire.
Quoi qu’il en soit, Tolkien, l'auteur du siècle est un ouvrage relativement complexe et riche, il présente un intérêt certain : celui de donner à la Fantasy une caution universitaire de référence à une immense œuvre bien plus importante que la critique traditionnelle veut bien le considérer. Tolkien est un auteur majeur, le foisonnement des références philologiques que met en lumière Shippey suffirait à le démontrer. Il est très dommage que la construction de cet essai et le peu de rigueur apportée à la démonstration font de celui-ci un ouvrage difficile d’accès et trop brouillon.