L'Arrière-pays de Yves Bonnefoy

L'Arrière-pays de Yves Bonnefoy

Catégorie(s) : Théâtre et Poésie => Poésie , Arts, loisir, vie pratique => Arts (peinture, sculpture, etc...) , Littérature => Biographies, chroniques et correspondances

Critiqué par Eric Eliès, le 11 décembre 2016 (Inscrit le 22 décembre 2011, 43 ans)
La note : 9 étoiles
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Interrogations sur notre rapport au monde dans la quête du lieu "vrai", qui hante l'oeuvre poétique d'Yves Bonnefoy

Ce long texte de prose poétique tient autant de l’essai que de la confession autobiographique. Yves Bonnefoy y dévoile une pensée inquiète en quête d’un lieu qui, en ce monde et non dans un inaccessible ailleurs, assouvirait l’âme.

J'ai souvent éprouvé un sentiment d'inquiétude, à des carrefours. Il me semble dans ces moments qu'en ce lieu ou presque : là, à deux pas sur la voie que je n'ai pas prise et dont déjà je m'éloigne, oui, c'est là que s'ouvrait un pays d'essence plus haute, où j'aurais pu aller vivre et que désormais j'ai perdu


L’ailleurs est comme un arrière-pays à la fois très proche, dont la présence semble se manifester à travers de multiples signes, et lointain, qui se dérobe sans cesse derrière un voile d’illusions. Les premières pages du récit évoque longuement des voyages et des errances, esquissant des chemins et des frontières qui s’effilochent dans les remous du sillage d’un bateau (comme lorsqu’Yves Bonnefoy décrit l’île de Capraia, que longe le ferry qui le mène en Italie) ou le moutonnement des collines qui fuient vers l’horizon… Partout, Yves Bonnefoy cherche les signes trahissant la présence d’un lieu « vrai » et s’émeut des œuvres humaines qui lui paraissent avoir été inspirées par le désir d’une plus haute vérité et par la volonté de marquer, en un lieu, une présence qui résisterait à l’oeuvre du temps... Yves Bonnefoy se montre volontiers bouleversé par les ruines des civilisations antiques, qu’il s’efforce de mentalement faire revivre en lui. Même s’il détaille les étapes d’un voyage en Inde au Rajasthan, notamment à Amber où il découvrit la muraille érigée par un prince qui avait eu l’ambition de ceinturer l’horizon visible depuis le sommet de sa forteresse, c’est en Méditerranée, et plus singulièrement en Italie, qu’Yves Bonnefoy a ressenti, avec le plus d’intensité, la proximité d’un ordre supérieur. Il décèle dans les tableaux du Quattrocento, notamment ceux d’un art un peu grossier commis par des peintres méconnus ou oubliés, la manifestation d’un rapport au monde plus vrai que le nôtre. Néanmoins, Yves Bonnefoy n’est pas dupe de son désir et sait que l’ailleurs qu’il convoite, et dont il interprète la présence dans les oeuvres d'art, n’est qu’un fantasme. Son voeu suprême, tel qu'il transparaît dans les pages de « l'Arrière-Pays », serait de refouler ses tendances gnostiques pour parvenir à accéder, dans l’ici et le maintenant, à une totale plénitude de l’être. L'écriture d'Yves Bonnefoy, tout en restant poétique et évanescente comme le rêve, participe de la philosophie ontologique et de la métaphysique.

Néanmoins, « l'Arrière-Pays » n’est pas un essai ni un discours érudit. Ecrit à la première personne et nourri de l’expérience subjective d’une vie vécue, le livre dévoile l’être intime d’Yves Bonnefoy ainsi que ses fragilités, qui sont en même temps les lignes de faille et les lignes de crêtes constitutives de sa pensée en mouvement. La passion d’Yves Bonnefoy pour l’Italie se nourrit sans aucun doute d’une nostalgie de l’enfance car le poète évoque l’importance d’une lecture d’enfance (« Dans les sables rouges », où un archéologue découvre dans les sables du désert une cité enfouie où subsistait encore une cité romaine, inchangée depuis l’Antiquité) et sa découverte, en apprenant le latin, d’une langue capable, par le jeu des déclinaisons, de condenser en un mot une densité de sens que le français aurait dû délayer dans une phrase.

L’opposition dialectique entre l’ici et l’ailleurs fait également écho à l’enfance. Tous les ans, la famille quittait la maison de Tours, petite maison pauvre dans une ville aux ruelles sombres, près du porche obscur d’une voie ferrée et d’un canal aux eaux lentes, pour passer l’été à Toirac, joli village du massif central, qui offrait l’illusion, pour l’enfant qui n’y séjournait que de juillet à septembre, d’être plongé dans un perpétuel été plein d’animaux et de fruits délectables. La nature sauvage, telle que figurée dans les œuvres d’Alexandra David-Néel qu’Yves Bonnefoy a lues dans son adolescence, incarne aussi cet ailleurs qui nourrit sa pensée.

Mais, en évoquant l’apprentissage du latin et la découverte des grands théorèmes mathématiques (pour les amateurs, Yves Bonnefoy cite Bolzano Weierstrass), le discours d’Yves Bonnefoy se met à interroger l’essence du langage et devient méta-discours, qui met en abîme le langage lui-même. L’écriture excave le passé et le reconstruit en l’ordonnant mais, en même temps, elle ne cesse de dénoncer l’illusion de l’ordre qu’elle construit. Cette dialectique permanente entre la langue et le monde, entre le passé et le présent, culmine dans la présentation du roman avorté, intitulé L’ordalie, qui ne cesse de le hanter et dans la nouvelle qu’il a ébauchée après une visite à Mantoue. Dans ce texte, un historien, qui croit avoir saisi, sur le visage d’un retable du 15ème siècle, l’expression d’un sentiment inconnu, et a publié un article dans une revue prestigieuse, est contacté par un linguiste, spécialiste des langues de l’Antiquité, qui est le seul à le prendre au sérieux et lui demande de venir le rencontrer car il a eu, dans l’étude des tournures et des vocables, la même intuition portant sur l’existence ignorée d’un sentiment d’être au monde spécifique aux hommes de cette époque..

Yves Bonnefoy a progressivement surmonté son inclination gnostique. C’est la leçon de la peinture baroque (dont Yves Bonnefoy fut un spécialiste) qui, en réalisant dans le tableau l’assomption du lieu comme terre quelconque, terre d’ici, a enseigné au poète l’inanité de ses errances de « voyageur » en quête du vrai lieu.

Je m’arrêtai alors au XVIIème siècle romain comme au théâtre même de la Présence. Borromini le gnostique, et mon proche à bien des moments (quand j’interrogeais l’autre route, au carrefour), reclôt le rêve sur soi et se perd, dans le labyrinthe. Bernin, au contraire l’ouvre, il fait naître la vie de ce désir accepté. Et Poussin, qui porte en soi toutes les postulations, retrouvailles, miracles mêmes, d’un dernier acte de l’Univers, de l’esprit, Poussin cherche longtemps la clef d’une « musique savante », d’un retour par les nombres à un amont du réel, mais il est aussi celui qui ramasse une poignée de terre et dit que c’est cela Rome.

Ce livre d’Yves Bonnefoy est un chef d’œuvre, qui se prête bien à la relecture comme tous ces livres qui esquissent des chemins et mènent le lecteur dans des labyrinthes où il fait bon se perdre ; d’ailleurs, le livre se clôt sur l’image d’un labyrinthe et l’objet même du livre est l’errance dans l’arrière-pays, sorte de paysage mental où l’invisible et le proche se confondent , en nourrissant la rêverie d’une plénitude vacante (mots qui font irrésistiblement songer à André du Bouchet !). La seule faiblesse du livre, du moins dans l’édition de poche nrf/gallimard, est l’éparpillement des reproductions des tableaux (en noir/blanc, hélas), qui semblent avoir été saupoudrées d’une manière aléatoire totalement décorrélée du texte… Il se peut que l’édition originale chez Skira (que je n’ai jamais vue) soit exempte de ce défaut.

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