Les pauvres parents
de Ludmila Oulitskaïa

critiqué par Débézed, le 2 novembre 2016
(Besançon - 70 ans)


La note:  étoiles
Souvent pauvres, toujours dignes
Il y a presque vingt ans, j’ai laissé Ludmila Oulitskaïa avec « Sonietchka », enchanté de ma lecture et aujourd’hui je la retrouve dans ce recueil de neuf nouvelles avec la même écriture limpide, élégante, emplie de tendresse et de douceur, très élaborée, dans des textes empathiques qui emportent le lecteur aussi bien par la satisfaction artistique que par les sentiments. Ces textes d’une grande qualité littéraire lui ont déjà valu de belles récompenses et pourraient lui apporter, dans les années à venir, le prix suprême décerné aux écrivains.

Dans ces nouvelles, elle se démarque des nombreux auteurs russes que j’ai pu lire, elle ne geint pas, ne se révolte pas contre le régime, n’accuse pas les potentats locaux, elle se contente d’observer avec un regard acéré, de décrire avec beaucoup de talent, d’analyser avec finesse, pour raconter la vie des gens qui ont tous des problèmes souvent liés à la conjoncture et au contexte politique et social du pays comme le manque de place qui est un ennui fort et récurrent dans toutes ses nouvelles. Elle met en scène des personnages qui n’appartiennent pas aux classes dirigeantes, souvent des gens pauvres et même parfois très pauvres, toujours des gens que le régime apprécie peu, beaucoup de juifs, quelques orthodoxes pratiquants, des gens venus des républiques périphériques, des personnes ayant des parents émigrés, tout un petit peuple méprisé, résigné, mais toujours d’une grande dignité. Des personnages qui lui permettent de décrire en toile de fond à ses histoires très complexes où pointe un reliquat du romantisme slave du XIX° siècle, la Russie de la deuxième moitié du XX° siècle, la Russie issue de la deuxième guerre mondiale. Pour bien comprendre, il faut rechercher, lire entre les lignes du texte, tout ce que doivent supporter ces pauvres parents empêtrés dans des situations souvent inextricables qui ne facilitent pas la résolution de leurs problèmes personnels déjà bien compliqués.

L’auteur essaie de nous faire comprendre comment dans de telles situations ses héroïnes, il n’y a pas de héros, il n’y a que des héroïnes dans ce recueil, se débattent pour conserver leur dignité et mener une vie encore possible malgré toutes les contraintes qu’elles doivent affronter. On rencontre dans ce recueil : une petite pauvresse qui ne sort jamais de son cagibi mais accouche quatre fois dès l’âge de 14 ans, une jeune mère d’une fille mongolienne qui apprend qu’il ne lui reste pas plus de six ans à vivre et qui organise alors la vie future de sa petite handicapée, une femme qui tape chaque mois sa cousine pour donner le fruit de sa quête à une plus pauvre qu’elle, un enfant surdoué né trop tard et parti trop tôt, une maman qui devient folle quand elle découvre que sa fille couche avec son amant… Des histoires inextricables qui se déroulent dans un contexte de fortes contraintes, des histoires slaves, des histoires réalistes, jamais larmoyantes, des histoires où la résilience et l’espoir gardent toujours une place, comme pour laisser penser qu’il a toujours une issue possible à toute les situations qu’elles soient personnelles ou sociales.

L’éditeur la voit comme une héritière de Tchekhov, je ne connais pas suffisamment cet auteur pour émettre un avis à ce sujet, je me contente de croire que Ludmila Oulitskaïa est une grande plume de la Russie d’aujourd’hui, qu’elle fait honneur à ces grands prédécesseurs et qu’elle restera probablement comme une auteure de référence dans les lettres russes de notre époque.