Dans la disruption : Comment ne pas devenir fou ?
de Bernard Stiegler

critiqué par Colen8, le 22 octobre 2016
( - 76 ans)


La note:  étoiles
Manifeste pour une politique du rêve
L’ancien braqueur Bernard Stiegler condamné pour vols à main armée dans la fin des années 70’s revient sur son séjour carcéral de cinq ans. Il s’y est efforcé de rattraper le temps perdu en se formant par des exercices continus de lectures, méditations, commentaires, écritures. Attiré d’abord par la linguistique il a suivi un cursus universitaire de philosophie par télé-enseignement à Toulouse en franchissant toutes les étapes jusqu’à sa thèse en 1992 soutenue sous la direction de Derrida. C’est ainsi qu’il est devenu ce penseur singulier, chercheur en sciences sociales sur l’impact des technologies numériques, et observateur attentif de la vie politique.
Inlassablement dans ses écrits et séminaires multiples, au travers du groupe d’étude Ars Industrialis qu’il a fondé, il prêche la plus grande vigilance à l’égard d’une disruption, sorte de déflagration inédite, traumatisante, incontrôlable menaçant d’emporter notre monde. Il voit dans les violences incessantes transmises par les médias les signes d’une folie qui parfois, souvent même dégénère en barbarie, déjà annoncée par Adorno et Horkheimer lors des débuts de la télévision, aggravée depuis par l’industrie des biens culturels dont l’unique objectif serait de capter le plus de temps de cerveau possible. Aujourd’hui il considère que les réseaux planétaires d’information fonctionnant des millions de fois plus vite que la pensée, bouleversent le psychisme des individus, les liens intergénérationnels, les structures sociales collectives. La brutalité du changement par rapport aux époques antérieures engendre une forme de désespoir allant jusqu’à menacer le vivant d’une disparition accélérée.
« Le rêve dévoile le mouvement de la liberté vers le monde » …
Le rêve ce serait de sortir du déni, rendre la main à la pensée, favoriser la réflexion, encourager la résistance, donner l’exemple de la vertu, ce serait comprendre puis apprendre comment réparer ce qui peut l’être dans ces transformations, les accompagner en sachant soigner leurs effets destructeurs afin de les dépasser au bénéfice du plus grand nombre, ce serait aussi retrouver le pouvoir de contrecarrer les puissances spéculatives qui jusqu’à présent ont réussi à rafler la mise.
Certains contesteront les théories de Bernard Stiegler, pourtant étayées par un retour sur presque toute l’histoire de la philosophie depuis Aristote, de même que par une longue analyse de Michel Foucault et son « Histoire de la folie à l’âge classique ». Mais Freud, Nietzsche, Engels, Marx, Simondon, Deleuze, Guattari, Sloterdijk et d’autres y compris Bernard Maris (victime de l’attentat de Charlie Hebdo en janvier 2015) sont aussi largement cités et commentés. Il sera intéressant de voir ses théories s’articuler avec les sciences cognitives, microbiologiques ou génétiques tout juste évoquées ici, qui doivent faire l’objet de « La société automatique 2. L’avenir du savoir ». Enfin, comme dans une précédente critique déjà postée il est recommandé de se rendre sur le site d’Ars Industrialis pour s’imprégner de sa terminologie.