L'extase totale. Le IIIe reich, les Allemands et la drogue
de Norman Ohler

critiqué par Michel Gandilhon, le 28 juillet 2017
( - 55 ans)


La note:  étoiles
L'Allemagne sous amphétamine
L’ouvrage de Norman Ohler, journaliste et écrivain, fruit d’un travail en profondeur dans les archives des compagnies pharmaceutiques et de l’armée allemandes, est centré sur les rapports complexes entre la société et l’État à l’époque du national-socialisme et la question des drogues, à travers notamment du cas de la pervitine. La pervitine est un médicament dont le principe actif est la méthamphétamine prescrit comme remède à la dépression, la fatigue et même la frigidité… Breveté en 1937 et produit par les laboratoires Temmler à partir de 1938, puis commercialisé sans ordonnance dans un premier temps, ce médicament rencontre rapidement un esprit du temps marqué par la mobilisation totale (Ernst Jünger) de l’Allemagne, investie pleinement dans son projet interne de remodelage racial et externe de revanche sur les vainqueurs de 1918. De la simple ménagère au général de la Wehrmacht en passant par l’ouvrier et l’étudiant, la pervitine va devenir l’objet d’une véritable consommation de masse de 1939 à 1945, dans le cadre de la militarisation de chaque aspect de la vie de la société allemande. L’engouement pour les effets de la méthamphétamine est tel qu’on la retrouve jusque dans de banals biens de consommation comme le chocolat. De fait, à la fin des années 1930, le tube de trente comprimés à l’étiquette orange et bleue devient un objet presque familier dans la société allemande. Pourtant les nazis étaient largement hostiles à l’usage de psychotropes. La cocaïne, dont l’industrie pharmaceutique, par l’intermédiaire de Merck, est la plus grosse productrice au monde, par exemple, très consommée en Allemagne dans les années 1920, est le symbole de la corruption et de la décadence de la République de Weimar. Elle est en outre associée au péril racial, produit du complot juif visant à la corruption de la jeunesse allemande. Cette détestation s’étend d’ailleurs à l’alcool et au tabac, symboles d’une société dégénérée et avec lesquels l’homme nouveau, racialement sain, se doit, sur le modèle du chef abstinent Adolf Hitler, de rompre. Dès 1933, l’État adopte une législation extrêmement stricte, réprimant l’usage de cocaïne et d’héroïne, fondée sur une injonction thérapeutique radicale, prévoyant l’internement forcé des contrevenants jusqu’à deux ans. Cependant, cette vision d’un monde sans drogues ne résiste pas ̶ malgré la prise de conscience des plus hautes autorités sanitaires des effets secondaires désastreux de la pervitine ̶ aux nécessités de l’heure et à la prise en compte de la convergence des intérêts économiques des surpuissantes industries chimiques et pharmaceutiques nationales et des impératifs de la mise sur le pied de guerre de toute une société. Ainsi, c’est l’armée allemande qui va devenir le plus gros consommateur du « médicament ». En 1940, celle-ci commande plusieurs dizaines de millions de comprimés en vue des campagnes militaires qui s’annoncent sur le front occidental. Si la pervitine est utilisée par les soldats pendant la campagne de Pologne en 1939, c’est celle de France qui va donner lieu à des consommations massives, les effets spécifiques de la méthamphétamine (lutte contre le sommeil et la faim) rencontrant les impératifs d’une guerre-éclair (blitzkrieg) faite d’offensives et de manœuvres tactiques incessantes, nécessitant une disponibilité et réactivité permanentes du soldat. Les victoires retentissantes de juin 1940 vont accentuer l’addiction de l’armée allemande pour la méthamphétamine, et celle-ci va désormais faire partie du quotidien de l’armée, de la Russie à la Sicile, jusqu’à la défaite finale. L’usage de stimulants ne fut bien sûr pas l’apanage des Allemands (pilotes de la Royal Air Force, kamikazes japonais, etc.), mais ce que montre de manière saisissante cet ouvrage, c’est que nulle société auparavant n’avait poussé aussi loin l’addiction de masse aux fins de mobilisation totalitaire du corps social. Après la guerre, la pervitine connaîtra, avant d’être classée comme stupéfiant, une postérité dans le cadre du sport de compétition en RFA, mais aussi en RDA où son inventeur, le docteur Fritz Hauschild, sera le grand responsable des programmes scientifiques de dopage des athlètes de haut niveau. Le sport n’est-il pas, après la guerre, la continuation de la guerre par d’autres moyens ?
Michel Gandilhon