Le pays de l'éclairement
de Charles Duits

critiqué par Eric Eliès, le 19 septembre 2016
( - 43 ans)


La note:  étoiles
L'illumination par la voie du peyotl - un essai inclassable d'une très grande puissance poétique
Charles Duits, qui est surtout connu pour son roman Ptah Hotep, était avant tout un poète en quête de l’illumination, à la fois proche d’André Breton et de Gurdjeff. Ce livre témoigne du profond bouleversement de son rapport au monde engendré par l’usage du peyotl, auquel il fut initié par un ami aux allures de chaman. Pour Duits, le peyotl provoque l’abolition de la distance entre la conscience de soi et notre perception du monde, qui se confondent. Dans les premières heures qui suivent l’ingestion, le peyotl génère une terrible angoisse due à la lutte de la conscience contre le sentiment de sa dissolution mais, comme au terme de la longue ascension du versant obscur d’une montagne, cette phase est suivie d’une bascule dans la lumière. L’acuité des sens, devenue prodigieuse parce que l'intellect ne joue plus son rôle de filtre, révèle en chaque chose un spectacle d’une beauté inouïe. L’intelligence, qui n’est pas effacée, accède à la clairvoyance, comprend le lien entre tous les évènements (comment le passage d’un oiseau fait vibrer l’air et fait choir la feuille d’un arbre) et perçoit l’essence, que l’auteur appelle l’Effluve, qui unit toutes les choses entre elles. Tout ce qui est, abritant Dieu (qui apparaît comme une sorte de totalité englobante) est vivant ou aspire à vivre. L’auteur était un mystique en perpétuelle crise spirituelle, dont le vocabulaire emprunte souvent les chemins de la religion, mais aussi un poète majeur, qui décrit longuement le spectacle des nuages coulant dans le fleuve du vent comme des êtres de lumière en perpétuelle transformation… On peut ici penser à Baudelaire (auteur des Paradis artificiels célébrant les nuages dans le premier des poèmes en prose) mais Duits insiste sur la distinction essentielle entre l’hallucination de la synesthésie, qui résulte de la confusion d’une perception fausse prise pour la réalité, et la vision, qui traduit un élargissement sensoriel ouvrant le champ à une vision plus vaste et plus juste de la réalité.

Charles Duits, qui écrit une prose poétique sublime, insiste également sur l’importance du langage dans la construction de notre rapport au monde. L’intellect insère un rideau entre le monde et notre perception et les mots, parce qu’ils sont des concepts, ne parviennent jamais à saisir pleinement la réalité de ce qui nous entoure. Le peyotl accomplit les promesses non tenues du langage en nous permettant de fusionner avec la matière du monde. Chaque bouchée dans une pêche restitue toute la saveur d’un fruit sublime dans son unicité ; la vision d’une colline est transfigurée par l’individualité de chaque caillou ; aucun arbre n’a son semblable au sein de la forêt… La mort elle-même cesse d'être un gouffre béant et terrible ; elle devient la nuit, déesse féminine aux bras ouverts, qui nous recueille au terme de la vie. Pour Duits (qui s'exprime en des termes qui me font songer au Novalis des Hymnes à la nuit), l'homme occidental, qui craint la mort, se méprend totalement sur le rapport à la mort des Amérindiens du Mexique dont la conception était bien plus apaisée, voire aimante, que la violence sanguinaire qu'on leur impute

Mais Duits ne se contente pas de décrire les effets bénéfiques du peyotl, dont il évoque les pouvoirs avec une ferveur panthéiste proche de Victor Hugo (cf « ce que dit la bouche d’ombre ») et avec un souffle poétique d’une très grande force. Le peyotl décloisonne notre perception et apporte une révélation ; ce faisant, il nous confronte également à l’absurdité de la condition humaine, à l’étroitesse de notre rapport à la nature et à la fausseté de notre représentation du monde. Charles Duits, pour qui le peyotl dévoile le spectacle de nos difformités psychiques avec la même évidence que des difformités physiques, considère que les drames consécutifs à l’absorption de psychotropes (mescaline, LSD, etc.) sont, pour l’essentiel, dus à l’incapacité des hommes à affronter ce que la drogue leur révèle sur eux-mêmes, avec une brutalité à laquelle ils n’ont jamais été préparés. Toutes les angoisses refoulées, soudain projetées en dehors de soi, suscitent des scènes horrifiantes sous l'effet de nos pulsions inconscientes : une fleur vous fixe avec haine, les fissures d’un mur deviennent les grimaces d’un visage qui se rit de vous, etc. Ce n’est pas la drogue en elle-même qui est néfaste, c’est le choc de notre réalité que la drogue dévoile et nous oblige à regarder en face… Ce n’est que par un long et lent apprentissage de détachement de soi qu’on peut apprendre à maîtriser les effets de la drogue et à affronter ses dangers. Charles Duits évoque à plusieurs reprises Henri Michaux, dont il reconnaît la très grande maîtrise mais il ne partage pas sa méthode minutieuse (qu’il appelle le malaxage, comme si Michaux ne cessait de pétrir son sujet) ni son attitude défiante, qui l’ont empêché de franchir le seuil pour entrer dans le « pays de l’éclairement ».

Le livre de Duits va bien au-delà d’un essai sur la puissance et les effets du peyotl, que les Amérindiens surnomment « le don du Christ à l’homme rouge ». Il s’agit du récit initiatique d’un disciple vantant les mérites de son maître sur la voie de l’illumination, qui s’apparente à une sorte d’extase matérielle profonde. Comme je l'ai écrit ailleurs sur CL, Duits est pour moi un écrivain très singulier, dont la prose est d'une puissance poétique et spirituelle à laquelle je ne connais pas d'équivalent. Il m'apparaît être, un peu égaré au XXème siècle, de la même étoffe que ceux qui ont composé les grands textes bibliques ou védiques... Le recueil se conclut sur deux courtes nouvelles littéraires, qui cherchent à faire ressentir l’altérité du rapport au monde suscité par le peyotl, sans évoquer le truchement du peyotl. Le dernier texte donne un peu la sensation d’une longue marche dans un paysage d’Yves Tanguy…

Nota : je ne serai pas étonné si j’apprenais (ce dont je n’ai pas trouvé la confirmation sur internet) que Le Clézio, fasciné par le Mexique et auteur d’un livre justement intitulé l’Extase matérielle, qui a témoigné de son admiration pour Henri Michaux et a consommé des drogues chamaniques, reconnaissait également avoir lu et avoir été influencé par Charles Duits...