Le Cygne noir : Suivi de force et fragilité
de Nassim Nicholas Taleb

critiqué par Colen8, le 6 septembre 2016
( - 76 ans)


La note:  étoiles
Fabuleux enseignement sur la philosophie de l’histoire et l’épistémologie
Un jeune libanais chrétien de bonne famille formé aux mathématiques financières de la prestigieuse Wharton School américaine exerce en tant que trader. Quelques décennies plus tard, dans ce récit en partie autobiographique agrémenté d’anecdotes vécues ou imaginées, le philosophe, essayiste et enseignant universitaire à l’esprit original qu’il est devenu nous livre ses réflexions et ses observations. Lui-même se définit comme un sceptique empiriste adepte de Montaigne, de Karl Popper, du « grand » mathématicien en partie autodidacte Benoît Mandelbrot dont il dresse un portrait admiratif pour l’avoir côtoyé peu avant la première publication de ce livre en 2007*.
L’évolution a façonné notre esprit dans l’illusion de phénomènes considérés comme permanents, réguliers, cycliques, linéaires auxquels statistiques gaussiennes et modèles prévisionnels s’appliquent à merveille, et qui fonctionnent encore en présence de chaos déterministe. Le monde connu a été unanime à considérer que les cygnes étaient blancs, jusqu’à la découverte fortuite d’une espèce de cygnes noirs en Australie. L’être humain a besoin de se rassurer en se réfugiant derrière des certitudes, quitte à faire fi de l’expérience et même à occulter la réalité.
Le Cygne Noir ici est une métaphore. Celle-ci traduit l’imprévisibilité des événements qui ont le plus contribué au monde tel qu’il est, sans laquelle nous ne serions pas là pour en parler, CQFD... Elle tente d’introduire la culture du doute dans le mode de pensée de ceux qui privilégient la rationalité absolue sans percevoir les œillères qu’elle induit. Ceux qui s’arrogeant à tort des compétences inexistantes pour prendre d’innombrables décisions sur des inférences inappropriées ou tout le moins déformées, font bien souvent des erreurs monumentales dont ils ne tiendront jamais compte.
Rien n’indique à l’avance la survenue des Cygnes Noirs. Leur manifestation incite à la vigilance, autant pour saisir une opportunité que pour se prémunir d’un danger. Le hasard et la chance ont plus fait pour les découvertes qui ont changé la vie que bien des talents de chercheurs, plus fait pour les grandes victoires militaires que le seul génie des généraux, pour la réussite des entreprises que la compétence de leurs dirigeants, pour les succès politiques que la vision des gouvernants.
Derrière une approche inédite renforcée d’une sérieuse érudition sur les sujets abordés, NNT comme il se désigne, écrit avec tout le talent d’un conteur chevronné, fait de spontanéité jointe à une drôlerie impertinente. Il assène l’inanité de la confiance en des modèles sophistiqués s’ils sont utilisés (ce qui est courant) en dehors de leurs plages strictes de validité. Cela vaut en particulier pour ce qui relève de l’économie, de la gestion financière et plus généralement des sciences humaines.
*La présente traduction vient de la réédition de 2010. Celle-ci inclut un essai complémentaire intitulé « Force et Fragilité » qui élargit le champ de réflexion du Cygne Noir et tente de l’étendre notamment à la santé. L’essai indique des pistes afin de s’accommoder de l’incertitude. Pour rester serein face à l’imprévu mieux vaut s’endurcir que se mettre la tête sous l’aile...