L'insouciance de Karine Tuil

L'insouciance de Karine Tuil

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Ddh, le 21 août 2016 (Mouscron, Inscrit le 16 octobre 2005, 78 ans)
La note : 9 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 8 avis)
Cote pondérée : 7 étoiles (743ème position).
Visites : 2 248 

3 personnages forts, face à des problèmes de notre temps

Si l'on analyse le mot « L'insouciance », il y a « le souci » et le préfixe « in » qui marque le contraire. En fait, les héros de ce roman collectionnent les soucis !
Romain Roller, François Vély et Osman Djiboula, trois personnalités fortes qui se développent tout au long de ce roman. Romain Roller revient d’Afghanistan où il a connu l'horreur : une embuscade qui tourne mal avec un copain de régiment mutilé à vie. François Vély, 10ème fortune de France, fait la pluie et le beau temps dans le domaine de l'art, mais cela crée des envieux. Le métis Osman Djiboula a plein d'idées dans la tête, grimpe dans l'échelle sociale, d'éducateur de rue à l'antichambre à l’Élysée. Marion, journaliste et écrivain, connaît l'amour qui engendre de graves problèmes.
Ce roman impressionne par son contenu mais aussi par son contenant : une belle recherche du terme adéquat et, çà et là, une belle phrase périodique. Ce roman nous interpelle aussi par ce qu'il décrit : l'horreur de la guérilla en Afghanistan et en Irak et les enjeux y afférant, les coulisses du pouvoir, le racisme latent vis-à-vis des noirs et des juifs.

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Le « J’accuse » du 21ème siècle très en phase avec l'actualité de juin 2020

9 étoiles

Critique de Pacmann (Tamise, Inscrit le 2 février 2012, 55 ans) - 26 juin 2020

Ce roman choral où les récits des personnages s’imbriquent les uns dans les autres est à nouveau une très belle réussite scénaristique et stylistique.

Karine Tuil, comme dans un de ses derniers opus « Les choses humaines », aime décrire les puissants de ce monde, des phénomènes de la société moderne (autour de Paris), mais elle a aussi formidablement anticipé le thème qui a fait l’actualité de ses dernières semaines sur l’identité, qu’elle soit africaine ou juive.

Tous les personnages sont dépeints comme des êtres en souffrance, à cause de leur vécu, en raison d’un racisme ordinaire mais aussi par leurs échecs conjugaux ou professionnels. L’insouciance semble donc plutôt un titre choisi ironiquement et à l’encontre des ressentis, ou alors s’agirait-il une quête illusoire ?

On est réellement happé par ce récit, qui nous balade un peu partout dans le monde où on peut vivre un drame, en ce compris dans les banlieues parisiennes.

Un bémol ? On pourrait peut-être regretter l’usage excessif d’un vocabulaire vieilli qui vous pousse un peu trop souvent à consulter le dictionnaire, mais le style est d’un très bon niveau, soutenu et structuré.

Je lirai sûrement encore d’autres romans de cet auteur !

L'insouciance ou la Chute

8 étoiles

Critique de Hervé28 (Chartres, Inscrit(e) le 4 septembre 2011, 51 ans) - 3 mars 2017

Ce n'est pas l'insouciance que ce roman aurait dû s'intituler, mais "la chute" (trop tard, le titre est déjà pris) tant le destin des personnages , Romain Roller (le militaire), Osman Diboula (le politique), François Vely (l'homme d'affaire) et Marion Decker (la journaliste) va connaitre des lendemains qui déchantent.
Karine Tuil nous dépeint, à travers de très brefs chapitres, des situations réalistes voire très réalistes que ce soit dans le monde politique (on croirait qu'elle a fréquenté les arcades du pouvoir toute sa vie), militaire (elle donne ses sources dans la partie "remerciements"), ou encore dans le monde de la finance, le tout sur fonds d'histoires d'amours. C'est assez fort il faut l'avouer.

Très facile d'accès, malgré ses presque 520 pages, ce roman se lit assez vite et le lecteur a hâte de connaitre le destin des protagonistes. Il faut dire que l'histoire s'accélère dans l'avant dernière dernière partie ( "l'Irak"). Karine Tuil nous offre un roman très contemporain, assez sombre tout de même, en y abordant les thèmes centraux de ce début de XXIème siècle comme le racisme, l'intégrisme,les banlieues, la montée du terrorisme mais aussi l'égoïsme.

J'ai aimé ce roman qui n'épargne personne, du monde politique au média, des opportunistes aux héros désabusés, bref qui dépeint une société qui, à l'image de Osman, se cherche encore.

A lire, évidement,

Roman puissant

7 étoiles

Critique de Bernard2 (DAX, Inscrit le 13 mai 2004, 71 ans) - 7 décembre 2016

Trois destins tragiques. Trois hommes, que relie une femme. Le premier reste traumatisé par les monstruosités qu'ils a vues en Afghanistan. Le second, travaillant à l’Élysée, est démis de son poste suite à une réaction qui déplaira au Président. Quant au troisième, chef d'entreprise fortuné, il anéantira les chances de son entreprise sur une maladresse relayée par les médias.
Au travers de ces trois personnages, Karine Tuil aborde de multiples sujets de notre société. Sujets d'actualité, difficiles. Qui ne nous laissent pas... insouciants, et justifient le titre de ce roman fort.

L'insouciance mise à rude épreuve

9 étoiles

Critique de Killing79 (Chamalieres, Inscrit le 28 octobre 2010, 40 ans) - 1 novembre 2016

J’ai entendu parler de Karine Tuil pour la première fois lors de la sortie de son précédent roman « L’invention de nos vies ». Je n’avais pas eu l’occasion de le lire alors je me devais de ne pas manquer le nouvel opus.

Se basant sur trois destins totalement différents, Karine Tuil nous propose un roman choral sur le monde d’aujourd’hui. Elle profite du portrait de ces personnages principaux et de ceux gravitant autour pour décrire les règles qui régissent la société actuelle. Avec des origines variées, ils permettent de mettre en lumière les différences de traitement dont sont victimes les gens selon leurs origines. Ainsi l’auteure ouvre la discussion sur un grand nombre de thèmes omniprésents dans notre quotidien. Elle nous fait entrer dans le milieu de la guerre, de la politique, de l’économie, de la presse… Cela lui permet de mettre le doigt sur les dérives de notre temps comme le traumatisme militaire, le racisme, l’antisémitisme, le sexisme, l’argent et bien sûr l’égoïsme, point commun à toutes ces discriminations. Devant toutes ces lois devenues presque naturelles, les protagonistes évoluent et s’adaptent pour survivre dans la communauté. Chacun y va de sa mesquinerie afin d’arriver à ses fins. Et pour ce faire, ils sont capables de tout. Certains iront même jusqu’à renier tout ce en quoi ils croyaient, juste pour exister.

C’est un roman qui met fin à l’insouciance, quand la réalité nous rappelle que l’Homme continue avec tous ces failles et que le temps ne change rien aux préjugés, malheureusement inscrits dans notre Histoire. L’auteure maîtrise son sujet grâce à une belle plume et au contraire de certaines critiques (de renom en plus !), je ne me suis jamais ennuyé malgré l’épaisseur de l’ouvrage. J’ai été emporté par le scénario et le romanesque de ses destins. On pourrait lui reprocher de ne pas approfondir la multitude de domaines traités mais ce n’est pas l’objectif de cette histoire. En narrant des évènements parfois un peu caricaturaux mais sans jamais vouloir donner de leçons, Karine Tuil cherche juste à photographier notre monde à un instant T, c’est réussi mais ce n’est pas vraiment réjouissant !

L'insouciance... ou le roman du XXIe siècle

10 étoiles

Critique de Hcdahlem (, Inscrit le 9 novembre 2015, 61 ans) - 25 octobre 2016

Parmi les ouvrages favoris des Prix littéraires, Karine Tuil figure en bonne place. Un choix parfaitement justifié tant l’auteur parvient à tenir son lecteur en haleine tout au long des 528 pages de L’Insouciance, faisant de cet ambitieux roman un «page-turner» formidablement efficace.
Les premiers chapitres nous présentent les personnages qui vont se croiser au fil du déroulement de ce récit, à commencer par le baroudeur Romain Roller qui revient d’Afghanistan, après avoir déjà traîné sa bosse dans d’autres points chauds de la planète. Avec ce qu’il reste de sa troupe, il se retrouve dans un hôtel de Chypre, afin de décompresser et se préparer à retrouver la «vie normale». Un programme dont les vertus ne sont pas évidentes, faisant côtoyer de grands traumatisés avec de riches touristes.
Le second personnage a 51 ans. Il s’appelle François Vély. On pourrait y reconnaître un Vincent Bolloré, un Bernard Arnault ou encore un Patrick Drahi, bref un tycoon qui est à la tête d’un groupe de téléphonie mobile qui s’est développé à partir du minitel rose et dont les marottes sont les médias (il vient de racheter un grand quotidien) et l’art contemporain (il aime parcourir les salles de vente).
Vient ensuite Osman Diboula. À l’opposé de François Vély, ce fils d’immigrés ivoiriens a grandi dans la banlieue parisienne la plus difficile. Toutefois, grâce à son engagement – il avait créé un collectif, «avait imaginé des sorties de crise, présenté les quartiers en difficulté sous un autre jour» et était devenu porte-parole des familles lors des émeutes de Clichy-sur-Bois. Du coup les politiques s’intéressent à lui et lui va s’intéresser à la politique. Il gravit les échelons jusqu’à se retrouver dans les cabinets ministériels. Mais n’est-il pas simplement le black de service, chargé de mettre un peu de diversité au sein du gouvernement ? À ses côtés une femme tout aussi ambitieuse ne va pas tarder à le dépasser dans les allées du pouvoir.
Puis vient Marion Decker, envoyée spéciale sur les zones de guerre. Jeune et jolie, «il y avait de la violence en elle, un goût pour la marginalité qui s’était dessiné pendant l’enfance et l’adolescence quand, placée de famille d’accueil en famille d’accueil, elle avait dû s’adapter à l’instabilité maternelle, une période qu’elle avait évoquée dans un premier roman remarqué, Revenir intact, un texte âpre, qui lui avait permis de transformer une vie dure en matière littéraire». Ce caractère trempé fascine François Vély qui n’hésite pas à délaisser son épouse pour partir à la conquête de la journaliste. Il l’invitera pour quelques jours à Chypre.
Dès lors le roman peut se déployer, jouer sur tous les registres du drame et de la comédie, et ce faisant, dresser un état des lieux de ce XXIe siècle commençant.
Le lieutenant Romain Roller craint de retrouver sa femme Agnès, sa famille et ses amis. Pris dans un stress post-traumatique, il essaie vainement d’oublier son cauchemar. Quand il croise Marion, c’est pour lui comme une bouée de sauvetage. Dans ses bras, il oublie ses plaies et sa culpabilité, ayant survécu à l’embuscade mortelle dont son bataillon a été victime et dont le récit-choc ouvre le roman. Il fait l’amour avec la rage du désespoir et se sent perdu dès qu’elle le quitte pour sa «vraie vie».
Car ce n’est vraiment pas le moment de quitter François Vély. Le capitaine d’industrie est pris dans une sale affaire, après la publication d’un entretien illustré par une photo le montrant assis sur une chaise représentant une femme noire «soumise et offerte». Lui dont la famille a voulu, par souci d’intégration, changer son nom de Lévy en Vély, se retrouve accusé de racisme et d’antisémitisme. Le scandale dont les réseaux sociaux font leurs choux gras ne tarde pas à prendre de l’ampleur et la société est salie. Confronté à un fils qui entend renouer avec ses racines et partir en Israël rejoindre un groupe fondamentaliste, il doit aussi surmonter le suicide de sa femme qui s’est jetée sans explication d’un immeuble.
«Il croyait vraiment qu’un couple peut survivre à un drame sans en être atteint, déchiré, peut-être même détruit ? L’amour n’est pas fait pour l’épreuve. Il est fait pour la légèreté, la douceur de vivre, une forme d’exclusivité, une affectivité totale. L’amour est un animal social impitoyable, un mondain qui aime rire et se distraire – le deuil le consume, la maladie atteint une part de lui-même, celle qui exalte le désir sexuel, les conflits finissent par le lasser, il se détourne.»
En courts chapitres, qui donnent un rythme haletant au récit, on va voir s’entremêler les ambitions des uns, la douleur des autres. Le tout sans oublier quelques rebondissements qui font tout le sel d’une intrigue que l’on n’a pas envie de lâcher. François, qui a eu vent de son infortune, aura-t-il la peau de Roller ? Rejouera-t-il l’histoire du Roi David et de Bethsabée ? Osman Diboula parviendra-t-il à éteindre l’incendie qui met en péril l’empire de son ami ? Retrouvera-t-il les grâces d’un Président de la République qui semble l’avoir mis sur une voie de garage ? Romain quittera-t-il sa femme pour Marion ? À 29 ans, cette dernière quittera-t-elle son confort matériel pour une aventure incertaine ?
Partez à la découverte de ce grand roman pour le savoir, au risque de perdre cette insouciance qui lui donne son titre : «quelque chose en nous était perdu, non pas l’innocence – car il y avait longtemps que nous n’y croyions plus – mais l’insouciance…»
http://urlz.fr/4gRK

Excellent

10 étoiles

Critique de Tanneguy (Paris, Inscrit le 21 septembre 2006, 81 ans) - 25 octobre 2016

Ddh a parfaitement donné l'essentiel de l'intrigue, et en quelques mots ! C'est appréciable...
Quelques remarques complémentaires :

Je suis admiratif de la façon dont a travaillé l'auteur. Elle cite ses sources à la fin du roman (bravo !) mais elle a en outre construit ses personnages avec soin en faisant preuve d'une belle imagination. On est loin de ces auto-biographies ou de ces pseudo-fictions qui fleurissent aujourd'hui. Son analyse des différentes situations auxquelles elle confronte lesdits personnages (Afghanistan, Irak, haute bourgeoisie, pouvoir politique...) "sonne" juste. Elle a manifestement beaucoup travaillé et le lecteur peut l'en remercier.

Le choix du découpage en courts chapitres qui passent d'un personnage à l'autre aurait pu gêner la lecture, ce n'est pas le cas : le style incisif et précis procure un réel plaisir de lecture.

En cette période de prix, ce roman mérite une récompense, pas le Goncourt certes ( ce n'est pas le genre de la maison...), je pencherais pour le prix du roman de l'Académie française. Mais a-t-elle été sélectionnée ?

Quel monde!

10 étoiles

Critique de Lucia-lilas (, Inscrite le 21 février 2016, 53 ans) - 22 septembre 2016

C’est la mère d’un soldat mort en Afghanistan qui, lors d’une cérémonie en l’honneur des victimes, prononce ce mot : « l’insouciance ». Elle raconte comment, la nuit où un officier est venu lui annoncer la mort de son fils, de son enfant, elle a compris que c’était fini, qu’il y avait eu une vie heureuse, tranquille, légère, une vie qui permettait de croire en l’avenir avec confiance, sérénité, paix et que d’un seul coup, plus rien. Le vide, la chute, la mort. Un avant et un après.
On retrouve ce terme à la fin de l’œuvre dans un chapitre intitulé « La fin de l’insouciance ». Des personnages se répètent inlassablement comme pour tenter de s’en convaincre : « Il faut vivre, il faut vivre, il faut vivre. »
Que s’est-il passé ? Comment en est-on arrivé là ?
Karine Tuil a écrit ce roman pendant l’année 2015, année meurtrie par les attentats en France. Chacun d’entre nous a perdu cette année une forme d’innocence, de légèreté.
Ce livre est le reflet de cette perte.
Dans cette vaste fresque sociale et politique, terrible radiographie de notre société contemporaine, émergent quatre personnages dont les destins finiront par se croiser.
Le lieutenant Romain Roller revient d’Afghanistan, « l’enfer afghan » : aucun mot n’est susceptible de décrire son état d’anéantissement, son stress post-traumatique. Il a vu la mort en face. Il n’a pas su protéger ses hommes, ils ont été pris dans une embuscade sous le feu des talibans. L’horreur. « Je n’arrive pas à me faire à l’homme que je suis devenu. » souffle-t-il, effondré.
Bel homme charismatique, cultivé, richissime (dixième fortune de France), François Vély a 51 ans. Il est PDG d’un grand groupe de téléphonie mobile. Son père, ancien ministre français, a été déporté à Buchenwald. Son vrai nom est Lévy mais, il a modifié l’ordre des lettres « par souci d’intégration à la société française, d’assimilation- de réinvention, peut-être ». François est entouré des meilleurs conseillers en communication. Certains disent de lui qu’il « aime trop la lumière »…
Sa nouvelle femme, Marion Decker, journaliste-écrivain, semble avoir du mal à trouver sa place : ses origines sociales, bien éloignées du monde dans lequel elle vit maintenant, ne cessent de la tourmenter : trahit-elle ses origines et ses convictions au nom de son attachement à « sa zone de confort » ?
Osman Diboula, fils d’immigrés ivoiriens, est conseiller auprès du Président. Il n’a pas fait l’ENA ou Sciences-Po contrairement à ses condisciples. Il est un homme de terrain, issu des quartiers. Animateur social à Clichy-sous-Bois, il va être repéré au moment des émeutes de 2005. Il devient, à ce moment-là « l’interlocuteur privilégié », le lien entre les sommets de l’Etat et la banlieue, le « médiateur social » qui tombe à pic. Certains disent que sa couleur de peau l’a aidé à se hisser au plus haut « au nom de la diversité », « une diversité complaisante, de façade, un marché de dupes ». Il n’y croit pas. Il a des compétences, c’est tout.
Le point commun entre ces personnages ? Ils vivent ce début du XXIe, une période violente, tendue, chaotique : c’est la guerre là-bas mais d’une certaine façon, ici aussi. Les crispations identitaires sont nombreuses. On sent un monde près d’exploser. Même l’amour ne semble plus être un refuge. Chacun est démuni, perdu face à la complexité et à la violence du monde qui l’entoure.
Karine Tuil le dit, sa matière romanesque est le réel, elle pose les questions que le monde actuel se pose, des questions politiques, sociétales, des questions qui divisent, qui heurtent, qui fâchent : pourquoi les minorités sont-elles absentes des sphères du pouvoir et notamment de la sphère politique ?, pourquoi ne peut-on finalement pas échapper à ses origines ?, pourquoi reste-t-on, quoi qu’on fasse, prisonnier de son clan, de sa classe, dans l’impossibilité de se « réinventer » ? Est-on libre de devenir quelqu’un d’autre, d’échapper à sa naissance ou est-ce simplement impossible dans notre France républicaine ? « Dans notre société, tout est vu à travers le prisme identitaire. On est assigné à ses origines quoi qu’on fasse. Essaye de sortir de ce schéma-là et on dira de toi que tu renies ce que tu es ; assume-le et on te reprochera ta grégarité. » constate amèrement Osman.
Difficile ainsi pour chacun des protagonistes de se positionner, de savoir qui ils sont sans tomber dans une forme de schizophrénie : « Il avait l’impression de découvrir un monde binaire dominé par la question raciale où chaque être humain oscillait entre un désir d’appartenance et un refus d’assignation identitaire. » dira Osman Diboula.
Comment se situer ? Comment devenir autre sans trahir les siens, sans les renier ou les oublier ?
Les individus, telles des marionnettes, semblent ballottés dans un monde complexe, impitoyable, dominé, manipulé par l’image, la communication, un monde qui vous colle une étiquette identitaire sur le dos, là où la main ne peut l’atteindre pour l’arracher, un monde dans lequel les apparences prennent le pas sur l’être, la forme sur le fond.
Même l’amour n’est plus un refuge, un espace de reconstruction possible : les rapports amoureux sont violents, les individus se déchirent, leur mal-être noie leur couple. C’est l’asphyxie. « L’amour n’est rien d’autre qu’une des compensations que la vie offre parfois en dédommagement de sa brutalité. » déclare un personnage. Peut-être… et encore, l’amour ressemble à une pauvre bouée de sauvetage percée : tout d’abord, on n’en voit pas les trous, on n’entend pas le léger sifflement d’air et pourtant, doucement, la bouée se dégonfle….
On ne sort pas indemne de cette lecture, c’est le moins que l’on puisse dire : je ne me suis pas remise du texte de Karine Tuil.
Emportée par une écriture fluide, le rythme effréné de la narration, des portraits très fouillés et un sens remarquable de la construction narrative, je me suis plongée dans cette œuvre sans pouvoir la lâcher. Je l’ai achevée dans un état second, sonnée, comme si l’on m’avait donné à voir, à comprendre le monde dans lequel je vis. C’est violent et pourtant nécessaire.
Marion dit dans l’œuvre : « Pour comprendre, j’ai besoin d’écrire. » Eh bien moi, pour comprendre, j’ai besoin de lire. C’est fait. Mon insouciance en a pris un coup, c’est vrai. Ma lucidité est sortie victorieuse de cette histoire, et moi… un peu désespérée quand même, un peu comme Osman sortant de l’Élysée : « Il avait du mal à respirer, une masse appuyait sur sa poitrine et, dans le même temps, il percevait chez lui une mutation nouvelle : la lucidité. Il voyait désormais le monde sans filtre, compressé par sa propre douleur. »
Pas sûr que ça rende heureux tout ça…
Il n’empêche, L’insouciance est un texte prodigieux, un roman social d’une force incroyable, une oeuvre essentielle sur une époque complexe et meurtrie : la nôtre.

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